RENCONTRE

par Frédéric CABY

 

 

Un bel après-midi de mai dans un square peu fréquenté. Il s’assied, pensif, usé, les yeux lointains ; un instant plus tard, Elle vient s’asseoir sur le banc voisin, à l’opposé de lui ; silencieuse et paisible sous la grande étole bleue qui l’enveloppe, Elle scrute les alentours ; c’est seulement quelques instants plus tard qu’Il la remarque ; à trois reprises, Il l’observe avec attention, puis Il se retourne, brisé, comme vers un horizon inaccessible ; enfin, après plusieurs hésitations, mais sans la regarder directement, Il entame la conversation :

 

- [ Lui ] Qui es-tu ? … D’où viens-tu ?

- [ Elle ] Ah… Là, moi, je retourne la question ; et d’abord, pourquoi me tutoyer ?

- Quelque chose pourrait bien se produire…

- Faut-il que je sois sur mes gardes ?

- Je ne sais pas encore ; peut-être…

- Où veux-tu en venir ? Qu’est-ce que tu veux me dire ?

- Je ne sais pas moi-même ; parle-moi encore, j’ai l’impression que ta voix vient de loin, et que pourtant je la connais presque ; si belle, si émouvante ! Il faut que je continue à t’écouter, et aussi à te parler ; j’en ai tant besoin… Et puis, il faut que je te dise… à quel point ta beauté m’a ému ; j’en suis encore ébloui.

- Allons… tu m’as à peine regardée !

- C’est vrai ; pardonne-moi… C’est vrai, mais je ne peux plus supporter l’éclat de la beauté ; je redoute son pouvoir, je suis à sa merci, et devant toi, si belle, je suis comme un enfant effrayé !

- Si tu m’as si peu regardée, comment peux-tu savoir que je suis si belle ?

- Je t’ai regardée trois fois ; et je sais.

- Trois regards de biais… Tu penses que c’est vraiment suffisant ?

- C’est déjà trop ! Dans un conte arabe, un homme se crève les yeux pour ne plus voir d’autre visage que celui qui l’a touché d’un amour impossible ; je n’en suis pas loin.

- D’un amour impossible… Tu rêves, ou alors tu es fou ! Et puis... depuis des années, des centaines d’hommes et de femmes m’ont regardée en face !

- Certainement, mais sans y penser… alors que moi, après t’avoir regardée rapidement, je ne peux déjà plus penser qu’à toi ; c’est comme si j’étais déjà prisonnier.

- Faut-il que je m’en aille ?

- Oh, non !!! Non, je t’en prie, reste.

- Bon ; qu’est-ce que je dois faire ?

- Parle-moi encore, j’ai besoin de t’entendre ; tiens, dis-moi, justement, toi qui détiens une telle beauté, comment peux-tu vivre en paix ? Quelle responsabilité ! Quel destin !

- Mais… je suis peut-être trop modeste, mais je n’ai jamais pensé que l’on pouvait me juger comme tu le fais.

- Vraiment ? Je serais le premier à te parler de cette façon ?

- Aussi clairement, oui.

- Oui, bien sûr… Seuls, des fous peuvent oser t’approcher sans penser que d’un regard, ils risquent leur vie ; et les sages auront su éviter le danger.

- Penses-tu être parmi les sages ?

- Non, puisque j’ai osé te regarder plus d’une fois ! Ce regard m’a donné soif, cette soif me brûle déjà !

- Tu veux dire que j’aurais la beauté du diable ?

- Oh… je préfère dire comme Villon : beauté plus qu’humaine, c’est plus profond ; penses-y.

- Oui… au fond, en y réfléchissant, tu es peut-être dans le vrai : certaines personnes m’ont curieusement tenue à distance après m’avoir élue. Peut-être des sages, en effet. Mais pour être franche, je dois te dire que… pour ce qui concerne mes relations, je n’ai pas l’habitude de me laisser choisir ; je préfère choisir moi-même ; est-ce que tu saisis bien la différence ?

- Oh, oui… Excuse-moi si je t’ai heurtée…

- Mais non, tu ne m’as pas heurtée ; simplement, face à toi, c’est moi qui suis l’objet, alors que d’habitude, c’est moi qui choisis l’objet de mes désirs ; alors ? Que faire ?

- Peut-être, faire simplement ce que tu fais aujourd’hui : te pencher sur qui se penche vers toi.

- Soit ; il est vrai que tu piques ma curiosité. Mais je te mets en danger, dis-tu, et pourtant, tu restes là ?

- Je sais, c’est imprudent, mais… chacun assume ses choix comme il peut, et il faut bien vivre ! Tu vois, avec mes paroles, j’espère séduire le danger.

- C’est-à-dire ? Tu espères me séduire ?

- Mais non ! Moi ! À mon âge ! Moi, qui te connais si bien !

- Allons ! Et comment me connais-tu ?

- Je te l’ai dit ; trois fois, je t’ai regardée !

- Oh… Brièvement, de profil, à la sauvette !

- C’est déjà beaucoup ; je te connais, c’est déjà trop…

- Alors, voyons : si tu me connais, trace mon portrait.

- Facile !

- Tu te vantes, ou tu veux me flatter… Attends, regarde-moi un peu mieux, fais-moi face.

- Non ! N’insiste pas, je t’en prie ! D’aillers, c’est inutile : les yeux fermés, je peux te décrire sans erreur, et sans peine.

- Vraiment ? Eh ! bien… voyons ; commence, je t’écoute.

- Attends ; d’abord, je suis devant une énigme : qui t’a fait naître, qui a tramé ton destin ?

- Mon destin ? Mais… Il n’appartient qu’à moi ! Je suis moi, je suis libre !

- Peut-être pas totalement ; si ton destin a été de venir à moi, je doute que ce soit un effet de ta liberté ; et si je te connais, ce n’est certainement pas sans raison.

- Je ne te crois pas ; mais… ça ne fait rien. Bon, reste retourné si tu veux, et fais mon portrait, dis-moi qui je suis ; fais-le pour me distraire !

- D’accord ; tu m’arrêteras si je me trompe. Tu es née loin d’ici, n’est-ce pas ?

- Oui…

- Tu jouis de tes vingt ans, avec le fier usage d’une liberté intérieure qui te semble naturelle, alors qu’on l’a rarement à cet âge. Ta gaieté illumine ta belle santé, mais tu gardes des plages de silence où personne ne doit pénétrer. Ta volonté est sans faille, et parfois, tes colères sont terribles. Tu aimes ton corps et tous ses plaisirs, sans excès, mais avec un appétit du moment… que personne ne doit troubler sans se mettre en danger…

- Oh… C’est vrai, mais… où as-tu été chercher ça ?

- Je l’ai vu dans ton regard. Avant tout, c’est la beauté qui te captive, je veux dire… celle de la vie, des êtres ou des choses ; mais tu te penches aussi bien ailleurs, vers l’horreur ou vers l’abstrait. Voilà comment je te vois ; qu’est-ce que tu veux savoir d’autre ? Est-ce que c’est toi ?

- Mais… c’est vrai… Je me reconnais dans tout ce que tu viens de dire ; comment peux-tu savoir tout ça ?

- Tout ça est dans ton maintien et dans les quelques gestes que tu as esquissés ; mais surtout, dans ton visage, dans ton regard et dans ta voix.

- Mais… tu m’as à peine vue, et je ne te regardais pas !

- Inutile, j’ai vu ton regard ; tu vois, je te connais.

- Tu m’étonnes ; et pour le reste ?

- Quel reste ?

- Tu as décrit ma personnalité ; mais mon aspect ? Comment suis-je faite, sous cette étole ? Je suis certaine que là, ton regard n’a pas pu pénétrer. Alors ?

- Je te l’ai dit, tu es belle, et ça suffit ; non, pardon : tu es très belle, et pour moi, tu es la seule à être aussi belle.

- Oui, j’avais compris, mais encore ? Dis-moi en quoi ?

- Tu cherches à m’éprouver ?

- Oui ; imagine comment je suis faite ; creuse, enrichis ton rêve.

- Mais je n’imagine rien ! Ce n’est pas un rêve ! Je te connais parfaitement ! Même si, de ta silhouette assise, je n’ai vu que l’énorme tresse de tes cheveux sombres, et la main aux longs doigts fins qui la remettait d’aplomb ; ensuite, c’est vrai, j’ai vu ta joue, ton cou, le profil de tes lèvres ; et pour finir, durant une fraction de seconde, j’ai suivi ton regard, qui détaillait calmement ce que tu voyais alentour. Alors maintenant, tu comprends, je sais tout de toi…

- Non, je ne comprends pas, justement ; donne des détails, pour que je te croie ; décris-moi.

- Tu es cruelle, mais… bon, je veux bien.

- Tiens ; pourquoi me trouves-tu cruelle ?

- Parce que je dois énoncer ta beauté, qui est si dangereuse pour moi ; mais tu es là, tu m’écoutes, et je veux bien, je suis tellement heureux d’avoir la chance de t’approcher ! Alors voilà… Tu es plus grande que la moyenne, et tu te tiens très droite, par fierté ; du haut de ton cou toujours dressé, ta tête mobile étudie le monde avec une curiosité calme et confiante, comme ce pigeon dont tu suivais le manège quand il regardait les moineaux. Cette grande taille ne te gêne pas, tu en fais ta grâce et ta force ; tu préfères les sports solitaires, tu es agile, tu cours comme une gazelle, tu nages comme une anguille, tu brilles aussi bien sur un pur sang que sur un tatami…

- Je suis tête de série régionale en tae-kwon-do…

- Qu’est-ce que c’est ?

- Un art martial, où l’on doit vaincre en moins d’une minute.

- En effet ! Oh, là, je t’imagine bien. Mais par ailleurs, sans être une danseuse née, ton moindre mouvement évoque une alliance de force et de grâce ; et cette grâce, tes vêtements ne sauront jamais la masquer.

- C’est curieux… Il y a peu, je revenais du concours de plongeon dans mon peignoir bleu, et on m’a dit ce genre de choses…

- Tiens ; et je parie que tu as été classée, là aussi ?

- Oui, et assez bien… Mais c’est incroyable de me faire deviner comme ça ; et mon visage ?

- Ton visage ? Pour moi, ton visage est d’abord un exemple de la beauté féminine ; mais il est surtout le reflet de ton esprit : des traits encore enfantins, mais fixés dans un visage adulte. Pas un pli, pas un angle… La beauté à l’état pur, mais vivante, et riante comme le soleil matinal. Si tu fixes ton attention, rien ne peut t’en extraire. Mais ton sourire… Oh !… je tremble d’avoir à l’affronter… je m’y noierais, sans doute…

- À ce point-là ?

- Oui ; seuls, quelques anciens poètes arabes auraient su comment le dépeindre.

- Alors mes yeux ? Dis-moi…

- Oh !… je ne peux pas… Pardon, c’est trop dur…

- Mais… tu pleures !

- Oui… c’est trop fort…

- Allons, reprends-toi…

- Je ne sais pas franchir en silence une telle émotion… Je t’en prie, excuse-moi…

- Mais, pour moi… ce n’est pas indigne de se montrer ému… Alors, changeons un peu, si tu veux, va plus loin ; mon corps ? Comment me vois-tu ?

- Oh… je te vois parfaitement, comme si tu posais devant moi. Mais comprends-moi, je n’oserai pas aller bien loin.

- Ah, si, il faut continuer ! Si tu n’oses pas, je ne crois plus un mot de toi.

- Ne te fâche pas, je t’en prie ! Mais… au fond, si tu me provoques, peut-être as-tu raison…

- Non, ce n’est pas pour te provoquer ; mais ce que tu m’as dit est si étrange et si passionnant… que j’insiste.

- Bon… D’accord, j’accepte ta provocation. Pourtant, crois-moi, aussi vrai que je suis là, je n’ai jamais vu de toi que ta silhouette assise il y un instant, et pendant quelques secondes, la moitié de ton visage.

- Je te crois. Allez, parle, je t’écoute.

- Ta peau, d’abord. Ni blanche, ni foncée, elle a la douceur de l’ambre, elle a son toucher… Elle a surtout son parfum naturel, tu n’en portes jamais d’autre.

- C’est vrai, je n’en porte pas… Oui, on me l’a dit. Alors dépeins-moi ; comment suis-je faite ?

- Ton cou tombe droit sur ta poitrine ; surmontant ton décolleté majestueux on voit tes os saillir légèrement, comme un collier naturel. Mais tu n’es ni grasse ni maigre, tu es somptueusement enveloppée. Tes cheveux sombres poussent drus et lisses, une longue pointe espiègle plonge derrière ton cou.

- Oui… tout ça est vrai. C’est incroyable de me laisser deviner comme ça !

- Tes épaules sont larges, bien rondes. Tes membres sont revêtus d’un duvet brun, fin et dru, ils cachent des muscles longs qui t’offrent une souplesse et une agilité que l’on n’attend pas. Tes poignets sont puissants, tes mains très longues, et tes doigts très fins, je les ai vus.

- Oui… c’est toujours vrai.

- Ta taille paraît plus mince qu’elle n’est réellement. Vu de dos, ton décolleté est un enchantement, c’est lui qui donne l’impression que ta taille est aussi mince. Tu dois en être fière !

- Je suis fière et heureuse de vivre dans mon corps. Quelle belle peinture ! Continue, je t’en prie…

- Non, c’est tout ; plus loin, ce serait indécent.

- Mais si ! Détaille-moi encore, tu es si bon peintre… je suis avide de me voir par tes yeux…

- Tu es sans pitié, mais… tu es si belle que j’en ai envie, moi aussi. Tes aisselles sont étroites et profondes, elles cachent deux nids de mousse noire, dense et finement bouclée, que tu dois garder intacts, avec leur grisant parfum d’épice.

- Oh… on me l’a dit récemment… Oui… Et c’est vrai, mes longues aisselles noires, je les garde vierges, comme une provocation, justement… Et puis…

- C’est bien ; tes seins sont très haut placés, très ronds, très rapprochés, ils tiennent tout seuls en place, et pourtant ils ne tiendraient pas dans mes mains ; leurs pointes charnues, dressés sur leurs grandes corolles brunes, se distinguent de loin sous tes vêtements. Deux joyaux pour tes plaisirs.

- Oh… Mais oui, c’est vrai… Comment peux-tu savoir…  Oui… je suis comme ça… Je disais même que mes seins sont mes complices ; et c’est vrai, je les laisse libres, quand je cours, au lieu de battre, ils se collent à moi ! Et puis ?

- Sur ton torse qui paraît étroit sous tes seins, tes côtes sont invisibles, mais sous leur arcade, ton ventre apparaît comme un creux immensément ouvert jusqu’à ton nombril, qui est à la hauteur exacte de tes hanches.

 - Je me vois par tes yeux ; comme c’est étrange pour moi, qui ai pris l’habitude de choisir, et non d’être détaillée comme tu le fais… Mais n’aie pas peur, continue de détailler mon corps, je me découvre à mes propres yeux…

- Tes cuisses sont longues, nettement détachées de tes fesses, et sans un creux ; par leur galbe émouvant et souple, elles s’effleurent tout juste quand tu les réunis ; leur léger duvet souligne le dessin de leurs muscles, et je sais qu’à l’intérieur, leur peau est fine à en donner le frisson… comme si ta chair était à nu ; elles finissent en fuseaux vers tes genoux, qui sont forts et bien enveloppés. Tes jambes sont à l’aplomb exact de ton corps, et si l’on te regarde de face, elles sont absolument droites dans leur élégance raffinée, que tu sois en escarpins ou nu-pieds ; mais si l’on te contemple de profil… Oh, écoute, j’ose à peine l’évoquer à haute voix… Tes courbes et tes cambrures entraînent aux rêves les plus hardis… En es-tu consciente ?

- Non… Franchement, tu me l’apprends, et je m’en souviendrai ; c’est merveilleux de me voir par tes yeux, tu me dépeins mieux qu’un miroir. Et pour finir ?

- Tes mollets aussi sont de longs fuseaux, leurs muscles sont cachés. Tes chevilles sont fortes, et tes pieds sont longs, avec de longs orteils bien déliés, aux ongles parfaits. Voilà…

- J’aime ton regard… Continue, je t’en prie.

- Allons, j’ai tout dit ! Tu es belle à donner le vertige, et je suis heureux de te l’avoir fait comprendre.

- Alors continue ; je l’exige, maintenant.

- Serais-tu sans pitié ?

- Oui ; en découvrant tout ce que tu sais de moi, je suis sans pitié pour ton trouble. Continue, dis-le pour moi ; je l’exige, et je t’en prie… Va, n’aie pas peur…

- Oui… Attends, je vais le dire… Oui, sous les pointes de tes hanches, ton ventre est tendu comme une draperie, plus fine que le plus fin satin. La même draperie habille tes fesses, hautes, serrées, cambrées, fermes, sans un creux, à peine le sourire d’une fossette ; elles meublent tes reins à la perfection, elles équilibrent exactement tes seins, et c’est la même force, la même présence, la même noblesse, la même douceur. Tu n’as pas plus d’un grain de beauté.

- Je n’en ai qu’un, sur l’épaule gauche.

- Voilà ; tu vois, je sais comment tu es ; j’ai osé.

- Oui, et c’était très beau, j’en suis toute remuée.

- Est-ce que j’ai dit la vérité ?

- Il me semble que oui ; peut-être m’as-tu connue dans un de mes rêves, dans lequel je me croyais solitaire ; maintenant, je suis fière de me voir à travers ton portrait. Seulement… tu m’as visitée de l’extérieur, avec la décence d’un esthète ; mais tu n’as pas tout dit ; maintenant que tu as commencé, il faut terminer. Parle-moi des mystères de mon corps, jusqu’à celui que je cache entre mes jambes.

- Allons… tais-toi.

- Si ; parle, continue ; je le veux.

- Non. Les forces de pudeur et d’impudeur vont m’étrangler si je dis un mot de plus… Et puis… maintenant que j’ai osé t’évoquer, au point que tu sois vivante devant moi… j’ai peur de mes images, et même de mes mots, comme j’ai peur de voir ton visage en face.

- Mais non ; n’aie pas peur, fais-le pour mon plaisir, c’est moi qui t’en prie. Je comprends que tu résistes, mais je ne cèderai pas, et finalement, tu vas m’obéir, comme un homme doit obéir à une femme qu’il admire.

- Non ; c’est impossible, je n’irai pas plus loin. J’ai osé te décrire de la tête aux pieds, j’ai osé évoquer jusqu’à la splendeur de ta nudité… je ne peux pas faire plus.

- Mais si, il faut que j’entende comment tu dépeins l’indicible qui fait que je suis femme. Tu t’es bien défendu, mais je t’ordonne de continuer ; tu as le droit de choisir tes images, tes pinceaux et tes mots, mais tu dois terminer ta peinture ; parle ; je le veux ; s’il te plaît…

- Eh voilà… Je n’ai même pas commencé à te céder, et il faut pourtant céder… Soit, c’est pour toi… Allons, je vais fermer les yeux, et s’il te plaît, toi aussi, ferme les yeux.

- Je te le promets. Dans la nuit de nos regards, nous sommes à l’abri ; tu es mon peintre de passage, je pose, et je t’écoute.

- Oui… Mais je suis comme ivre devant ce paysage de chair, comprends-moi ; il m’émerveille plus que le plus beau rêve, et bien plus que toi-même quand tu t’admires devant ton miroir. Debout en gloire, tu es la gloire du corps, tu te tiens si droite que ton ventre paraît immensément nu, à peine modelé, comme une plaine déserte, où le regard ne doit aborder qu’avec le désir… le désir de te rejoindre pour se perdre dans ta nudité ; couchée, tu invites à l’oubli de tout ce qui n’est pas toi. Alors, les yeux affolés se ferment, et c’est le toucher qui vient au secours du regard pour découvrir les chemins de ton corps, de ton cou à tes épaules, de ton sein à ta hanche, de tes fesses à tes cuisses, de ton ventre à tes genoux, en découvrant les vallées enchantées de tes aines, tapissées de voiles d’une telle finesse que l’on croit pouvoir toucher ton sang qui bouillonne à fleur de peau…

- J’en frissonne moi aussi…

- Oui… Fleur de peau, c’est ce qu’il faut le dire pour décrire tout ton corps, et il faut y porter la main comme sur la neige brûlante, et les lèvres pour boire l’ombre de ton sang. Mais ce paysage de chair n’est pas seulement le bouquet de tes sortilèges, il est l’écrin somptueux offert à cette orgueilleuse fleur noire que tu présentes si fièrement sur son coussin de chair ; à peine large comme ta main que tu viens d’écarter, il n’y a plus qu’elle ; elle est si dense, si expressive et si parfaite, que l’on est prêt à tout pour s’y pencher, pour discerner ses secrets, pour découvrir son parfum, pour la voir s’animer au moindre de tes mouvements, et pour vivre en elle, tant son accueil est flagrant lorsque tu t’offres. Mais tu ruses, tu fais l’enjôleuse avec tes cuisses en ciseaux, et tu déchaînes le spectacle implacable de ta féminité ; alors cette belle fleur noire s’épanouit à mesure que tu t’ouvres, et elle déroule le vigoureux panache de sa traîne, dont l’épaisseur cache ton intimité au regard le plus audacieux, soudain chargé d’un désir irrésistible. Je sais que ton ventre est un puits de plaisir sans fond, bâti pour accueillir l’homme le plus robuste, qui aura l’ivresse de croire atteindre jusqu’à ta gorge raidie par tes râles.

- . . .

- Voilà… J’ai tout dit.

- . . .

- Tu dors ?

- Oh, non… Attends… J’ai besoin de calme, je t’en prie… Oh… J’entends encore ta voix résonner dans mon silence… Il faut que tes mots me renouvèlent leurs caresses… Les yeux fermés, il faut que je me contemple encore à travers tes yeux, avec l’ardeur de ton imagination.

- Je n’imagine rien ; simplement, je te connais.

- Mais… Oui, c’est vrai, c’est bien moi que tu viens de peindre ; oui, tu me connais ; mais… Oh… je n’en peux plus.

- Je n’en peux plus, moi aussi ; je suis si ému… Pardonne-moi.

- Je te pardonne, c’est moi qui t’ai provoqué. Est-ce que tu m’aimes déjà ?

- Mais… je t’ai toujours aimée !

- Depuis ma naissance ?

- Depuis bien avant.

- Et tu ne m’as jamais rencontrée ?

- Jamais avant ce soir.

- Mais… comment est-ce possible ?

- C’est une longue histoire, et je ne la comprends pas clairement.

- Ah… Alors, pour mieux la comprendre, tu dois me la raconter, maintenant.

- Non, je préfère la garder pour moi seul.

- Pourquoi ?

- C’est trop difficile à croire ; et tu n’es pas seule dans l’histoire.

- Comment ? !!! Alors, c’est à une autre que tu pensais !

- Mais… elle était toi.

- Tu dis n’importe quoi ! Ou plutôt, tu mens ! Tu es traître ! Attention, n’excite pas ma colère ! Je veux entendre ton histoire !!! Jusqu’au bout !

- Allons, laisse-moi, je ne suis qu’un vieux barbon rêveur, qui tient seulement à préserver une mystérieuse histoire intime…

- Ah, tu crois t’en tirer comme ça ? Tes paroles m’ont mise à nu, tu t’es régalé de mon trouble, et tu crois pouvoir en rester là ? Eh bien, c’est hors de question : Raconte ! Ou je te mets à nu, à mon tour, mais réellement ! Et je t’étrille à coups de ceinture ! Gare à toi !!! Prends garde à ma colère et à ma force, puisque tu me connais si bien ! Raconte !

- Oh !… Calme-toi, je t’en supplie.

- Ah, j’ai horreur que l’on me dise de me calmer ; je t’ai menacé, et je te préviens, je fais toujours ce que j’ai dit. Et face à moi, je te préviens, tu n’as aucune chance.

- Enfin… ce n’est pas moi qui t’ai suivie ! C’est toi qui es venue t’asseoir près de moi ! Et de toute façon, nous ne sommes pas responsables…

- Responsables ? Si, justement ! Après tout ce que tu m’as dit, tu me dois cette histoire. Alors attention, je compte : … Un, je me lève ; deux… voici ma ceinture…

- Oh, non !… Arrête, je t’en prie !

- À trois, j’engage la lutte !

- Arrête, arrête !!! … Arrête, je vais raconter ! Je te le jure ! Oh… Je n’aurais pas dû…

- Mais si, justement, et il ne te reste plus qu’à raconter. J’attends.

- Oui… Va te rasseoir, je t’en prie… je te cède, je vais tout te raconter. Écoute… j’ai eu peur… laisse-moi retrouver mon calme.

- Bon… Calme-toi… Mais je veille, prends garde. Tu as eu vraiment peur de moi ?

- Oui… peur que la colère t’enflamme pour de bon… Tu aurais été jusqu’au bout, je le sais…

- Tu peux en être sûr ; et pourtant… Pourtant, moi aussi, finalement, j’ai peur de toi, de tout ce que tu sais de moi, et de ce que je vais apprendre encore…

- Maintenant, je regrette de t’avoir provoquée.

- Tu regrettes que j’aie fait irruption dans ta vie ?

- Comme moi dans la tienne ?… Mais non, que veux-tu ; la nécessité d’un hasard singulier…

- Nous allons voir ; allez, raconte, maintenant ; mais surtout, n’invente rien, je saurai le déceler.

- Je ne sais pas mentir. Alors voilà, écoute bien ; c’était… il y a aujourd’hui… soixante ans. Tu me suis ?

- Oui, attends… attends… Oui, je t’écoute.

- Voilà ; je suis un jeune garçon qui vient d’entrer dans l’un des grands lycées français où la mixité des élèves est à l’épreuve. Quelle épreuve ! Mais les coutumes gardent encore leurs droits, les filles et les garçons ne se mêlent pas comme aujourd’hui. Je suis dans une paisible classe de cinquième, à peu près autant de filles que de garçons, avec les galoches sous les culottes courtes et les socquettes sous les longues jupes plissées. Bien intégré dans un groupe de copains, je n’ai guère d’attirance vers le groupe des filles, elles me paraissent à la fois futiles et trop bonnes élèves. Suivant mon penchant du moment, je décide d’adhérer à un club de découverte des sciences naturelles, animé par un excellent professeur… et c’est là que je t’ai rencontrée.

- Mais enfin… ce n’était pas moi !

- Attends, laisse-moi continuer… Tu as douze ans, comme moi. À mon âge, ta beauté à peine éclose ne me donnait pas le vertige comme aujourd’hui, et avec une détermination que n’ai jamais bien comprise, d’ailleurs, c’est tout naturellement vers toi que je me dirige pour former un binôme de travail, et tu as acceptes avec simplicité. Nous nous penchons ensemble vers les mêmes curiosités de l’histoire naturelle : fossiles, microscopes, diatomées, dissections, exposés savants ; je suis heureux de vivre tout cela auprès de toi ; mais en dehors de ça… chacun sa classe, sa vie d’élève, son groupe d’amitiés. Pour moi, chaque semaine m’apporte le plaisir de te côtoyer, et de découvrir l’étrangeté du beau sexe dont j’ignorais tout. Quelques mois s’écoulent, et sans en avoir eu conscience, me voilà attaché à toi pour la vie. Voilà comment je t’ai connue.

- Mais quand même… je t’arrête ! Je n’ai pas soixante-dix ans, ce n’était pas moi !

- Mais… c’était ta présence ! Ta silhouette ! Ton visage ! Ta voix ! Tes mains ! Ton écoute ! Tes mots ! Ton regard ! Ta colère !

- Excuse-moi…

- Et même, ton indépendance !

- Ah… Ça aussi, tu le sais ?

- Eh, oui ; dans l’immense cour du lycée, mon regard te suivait de loin. Tu avais pour amie une autre fille, un peu grosse et très souriante, aux cheveux châtain tout bouclés, que tu semblais avoir sous ta coupe. Et aussi… tu avais un ami ; bien plus âgé que moi, il était dans les grandes classes. Il était immense, très maigre avec des petites lunettes, rieur, et solitaire quand tu n’étais pas là. Avec lui, vous jouiez à vous lancer de très loin une balle de tennis qui traversait toute la cour, et jamais vous ne la ratiez ! Je pouvais aussi te contempler sur le grand stade, où nous faisions du sport séparément, mais côte à côte. Peu à peu, j’ai tout connu de toi, ta silhouette alerte, tes bras, tes cuisses, tes jambes, et jusqu’au grain ensorceleur de ta peau quand tu étais près de moi… pour tout dire, toutes les merveilles de ta grâce !

- C’est fou, mais… Bon, admettons ; mais j’avais douze ans ! Et soixante ans plus tard, tu décris merveilleusement la fille de vingt ans que j’aurais dû rester !

- Eh bien… oui, c’est ça ; tu vois, la vie m’a offert de quoi combler cet écart de temps, en échange de ce qu’elle m’a volé, parce que… un mois plus tard, c’était les vacances, et l’année suivante, tu n’étais plus au lycée. Pour moi, premier chagrin viril, tenace, jamais éteint…

- Oh…

- Oui ; je t’ai perdue, mais je n’ai jamais pu t’oublier. Alors, bien sûr, j’ai connu d’autres femmes, et j’ai appris bien des choses : comment grandissent les filles, comment tels éléments de leur beauté sont inséparables, se conservent ou se transforment. En détaillant le visage, la voix, la chevelure, les mains d’une femme, j’ai appris à tout connaître d’elle, son corps comme son esprit ; plus tard, dans l’aperçu d’un profil, j’ai appris à connaître un visage entier, alors même que c’était le tien qui m’obsédait. Ma mémoire n’a rien perdu de toi, tu as toujours été présente à mes côtés, aussi réelle qu’aujourd’hui. Avec le temps, soigneusement, j’ai fait grandir ton image, selon ma soif et mon désir de toi, qui ne m’ont jamais quitté.

- Comment s’appelait cette jeune fille ?

- Elle s’appelait Béatrice Faure.

- Eh oui !… C’était ma mère…

- Tu vois ! Pourquoi dis-tu : « c’était » ?

- Elle a disparu six mois après ma naissance, au cours d’une campagne d’études, en Indonésie ; c’est là que je suis née.

- Oh !… Alors, qui t’a élevée ?

- Son amie dont tu parlais, Marguerite, qui est toujours ma mère adoptive et adorée.

- Oui… Marguerite, c’était son nom ; et le jeune homme s’appelait Vallade.

- C’est mon père…

- Et toi… ton nom ?

- Frédérique.

- Eh oui, comme moi… Oh, Frédérique… regarde-moi, maintenant ! Offre-moi ton visage aimé !

 

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CODA

 

Cette nouvelle fait partie d’une série d’écrits érotiques qui avaient pour objet, outre l’agrément de quelques lecteurs amis, de m’exercer à l’écriture. Elle en fut la première, parce qu’en débutant par elle, je devais inscrire la trace de ma première émotion de préadolescent devant les splendeurs de la Féminité. Dix ans après l’avoir composée, après l’avoir amendée de nombreuses fois, et sur le point de la publier, me voilà pris d’un scrupule : « Et si, par hasard, la véritable héroïne de cette histoire tombait sur ma nouvelle et se reconnaissait ? Que penserait-elle de moi, qui sans son accord, aurais fait de son image le pivot d’un texte assez hardi pour la fâcher, qui sait ? »

Appelant à mon aide mes lointains souvenirs endormis, et aidé des moyens techniques d’aujourd’hui, j’ai retrouvé mon héroïne. Lors notre premier entretien téléphonique, aussi ému qu’un jouvenceau et conscient que soixante ans nous séparaient, j’ai exposé clairement la situation comme je le fais dans cette coda. Puis nous nous sommes rencontrés ; nous avons fait reconnaissance, ou nous avons relié connaissance, comme on veut… Il semble que ma démarche, loin de nous avoir déçus l’un ou l’autre, me paraît être le début d’une amitié tardive qui, basée sur des souvenirs incertains, se hasarde quand même à enjamber les gouffres du temps.

 

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