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Frédéric  CABY

 

FEMMES

 

EN

 

RÉBELLION

 

QUATRE  HORIZONS

D’UN  MONDE  MALADE

 

2002

 

 

Vitrail de la cathédrale Saint-Jean à Gouda (Pays-Bas) :

Le char des femmes écrasant le monde masculin - © Frédéric CABY

 

ÉDITIONS  AU  NET  -  PARIS

 

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TABLE 

- Avant-propos

- Exorde

1 - DJALALABAD (Afghanistan)

2 - DELLYS (Algérie)

3 - BRISTOL (Angleterre)

4 - NICE (France)

 

AVANT-PROPOS

 

La promotion du féminisme n’est plus à faire, et l’apport féminin est devenu si riche et si essentiel à notre monde que les quelques niches où l’homme cultive encore une certaine exclusivité ne sont plus protégées que par de regrettables retards culturels, qui tomberont tôt ou tard, avec ou sans l’aval des hommes.

Aujourd’hui, quelles qu’en soient les raisons, la malfaisance masculine ne fait plus de doute pour personne : de carnages en ruines, d’esclavage en génocides, d’évangélisation en djihad, de piraterie en blocus, et jusqu’à l’immense majorité des petits méfaits qui exigent la mise en sécurité de toute société constituée, c’est la seule responsabilité des hommes qui apparaît, c’est leur seule culpabilité qui en est cause. Les femmes y sont en général étrangères, même si parfois elles approuvent ces forfaits ou si elles en profitent ; elles ont d’autres missions à assumer, sans héroïsme ni violence : gérer la vraie vie, préparer l’avenir, aimer.

C’est à toi que je m’adresse, ma fille, c’est en toi seule que je place ma confiance et mon espoir pour les siècles à venir. Ose être fière d’être femme, c’est la place la plus honorable dans l’humanité.

Pardonne-moi de t’offrir dans ce petit livre une vision si sombre et si tristement réaliste de notre monde, de l’Est à l’Ouest et du Nord au Sud : j’espère qu’elle t’apportera l’espoir d’en finir avec l’intolérable domination masculine.

 

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EXORDE

ALLEZ,  FEMMES !

 

Filles d’aujourd’hui et des temps futurs, d’ici et d’ailleurs, je ne m’adresse qu’à vous :

Anne, Béatrice, Céline, Denise, Eugénie, Françoise, Gisèle, Hélène, Irène, Jeanne, Katia, Laure, Marie, Nicole, Odile, Pauline, Roseline, Sophie, Thérèse, Ursule, Valentine, Xavière, Yvonne, Zoé !

À vous, à vos sœurs en calendrier, à vos cousines en pays lointains, mais à vous seules, femmes ou futures femmes, à vous qui, comme vos mères, vos grand’mères et vos milliards de milliards d’aïeules attentives, après avoir accueilli avec joie ou avec douleur quelques malheureuses gouttes de semence, allez continuer, grâce à tant de soins et de peines, à enfanter, nourrir, aimer, et souvent pleurer ces nouveaux milliards d’humains qui vous devront tout, et ensuite dont la moitié mâle, justement ceux que vous aurez peut-être chéris le plus, vous tourneront bientôt le dos et vous accableront de leur mépris ou de leur méfaits, comme l’ont fait la plupart de leurs aïeux mâles de tous pays et de tous les temps.

La promotion du féminisme n’est plus a faire, assez de plaidoyers solides, d’ouvra­ges doctes et d’actions glorieuses l’ont assurée depuis des lustres. Dans notre société moderne où les applications scientifiques deviennent toutes-puissantes, et dans la plupart des pays, n’importe quelle femme normale et un peu attentive est bien consciente que sa valeur personnelle équivaut largement à celle d’un homme, mise à part sa force musculaire, aujour­d’hui sans importance. Toutes les fonctions où l’homme s’exerçait seul lui sont maintenant devenues accessibles, même les plus élevées, et elle peut voir ses sœurs y exceller dans presque tous les domaines à la satisfaction générale. L’ap­port féminin devient si riche et si irremplaçable que les quelques niches où l’homme cultive encore une certaine exclusivité ne sont plus protégées que par de regrettables retards culturels, qui tomberont tôt ou tard, avec ou sans l’aval des hommes.

Aujourd’hui où s’est élargie la connaissance de l’Histoire et des Sociétés, la malfaisance masculine, en effet, ne fait de doute pour personne, indépendamment des raisons, des fondements ou des excuses que l’on peut apporter à cette constatation : de conquête en reconquête, de carnages en ruines, d’esclavage en génocides, d’évangé­lisation en djihad, de piraterie en blocus, et jusqu’à l’immense majorité des petits vols et méfaits qui motivent toute la mise en sécurité de toute société constituée, seule la responsabilité des hommes peut être invoquée, et leur culpabilité établie. Les femmes, même si parfois elles approuvent ces forfaits ou si elles en profitent, y sont en général étrangères ; elles ont autre chose à faire : gérer la vraie vie, sans héroïsme ni violence.

Conscient, à mon âge, d’être solidaire d’une génération qui, comme tant d’autres, a les mains sales, je regarde pourtant vers le futur avec optimisme ; de façon réfléchie et instinctive, je crois en effet au rôle salvateur de la femme pour l’humanité ; non pas au rôle d’une madone mythique, mais au résultat d’une lutte pacifique dans laquelle toutes les femmes seront peu à peu engagées, même malgré elles. Au nom de chacune de mes sœurs, à qui tour à tour je vais prêter ma voix, c’est à toi que je m’adres­se, ma fille, à toi seule en qui, pour les siècles à venir, je place toute ma confiance et tous mes espoirs. Avant tout, sois fière d’être femme, c’est la place la plus honorable dans l’humanité. Pardonne-moi de t’offrir de ce monde une vision si sombre, de l’Est à l’Ouest, et du Nord au Sud ; elle est seulement réaliste.

 

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1 - DJALALABAD

 

  

Depuis trois semaines, le printemps afghan est au plus beau ; il pleut presque tous les matins, et vers midi, les prairies de la vallée étincellent de tous leurs tapis fleuris pour saluer les derniers lambeaux de nuages en route vers la vallée voisine. Alors, sous le bienfaisant soleil d’avril, la tiédeur s’invite, les oiseaux sortent pour chanter, ça sent le pollen et l’humus, le travail des hommes peut recommencer.

Ou plutôt, le travail des femmes, parce que des hommes au travail, ici, il n’y en a guère : à longueur de journée, les jeunes rabâchent à la madrasa pendant que les vieux égrènent leur chapelet ; quant aux adultes, ou ils sont morts, ou ils se battent, et quand il reviennent des montagnes, c’est seulement pour se reposer avant de repartir au combat pour continuer à tuer ou pour se faire tuer, toujours au nom d’Allah. Pendant cette halte, ils se font soigner, nourrir, réchauffer par les femmes, et avant de les quitter, en remerciement, ils leur font l’offrande d’une grossesse, au hasard de la saison.

C’est justement ce qui était arrivé à Khalila, une belle femme de vingt ans, qui aurait été si heureuse de vivre en d’autres temps. Il y a trois mois, un camion s’était arrêté devant chez elle pour déposer Bakir, son homme, délirant de fièvre et d’épuise­ment, blessé au ventre par un fragment de mine. En quelques mots, le chauffeur lui a transmis la consigne : il repassera à la fin du Ramadan pour le reprendre, guéri et regonflé, puisqu’il faut poursuivre la lutte. À le voir revenir ainsi après huit mois d’absence, Khalila hésitait entre la joie et la détresse : tant de voisines n’avaient pas eu cette chance de revoir leur homme si vite ! Mais comment le soigner sans compétence, sans médicaments, sans argent, sans autre homme de son clan à proximité, et avec déjà deux gamins à surveiller et surtout à nourrir, avec les bêtes à soigner, les champs à ensemencer bientôt, sous peine de famine…

Khalila avait demandé à d’anciennes infirmières comment soigner une telle blessure, mais faute de désinfectants, ses soins restaient sans effet. Finalement, elle avait enfilé sa bourca pour aller seule jusqu’à Kaboul, pour trouver des médicaments, et là elle avait tout appris, comment désinfecter une plaie, comment la drainer, comment la fermer, comment calmer son malade ; à force de soins, d’atten­tion et d’amour, elle avait fini par sauver Bakir : il s’était rétabli lentement, à travers l’espoir et la foi, mais aussi la souffrance et la méfiance, con­traint de confier son destin aux mains d’une femme, même la sienne.

Bakir avait à peine quarante ans, il était robuste, il avait eu de la chance jusque là, et il en avait encore plus d’avoir une femme si courageuse et si aimante. Sa convalescence fut longue, et c’est seulement trois jours après la fin du Ramadan qu’avec des précautions extrêmes, il put enlacer brièvement Khalila, enfiévrée par le désir depuis des mois. Mais le lendemain à l’aube, comme le chauffeur l’avait dit, ils sont réveillés par le passage du camion. Bakir doit faire ses adieux, et un mois plus tard, Khalila découvre qu’elle est enceinte.

 

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Devant cette nouvelle situation, l’abattement du désespoir la paralyse. Elle est seule, Bakir n’est pas près de revenir, elle a peu de biens : il lui reste à peine quelques volailles, son petit champ qu’elle soigne chaque jour suffit peine pour nourrir ses deux enfants encore en bas-âge ; à qui demander de l’aide ? Elle sait par ouï-dire qu’on peut se faire délivrer d’une grossesse mal venue, mais comment ? La mère pleure, les enfants pleurent, trois jours durant elle néglige tout pour ne plus penser qu’à elle : que faire ?

Après ces trois jours terribles, sa décision est prise : elle doit repartir à Kaboul, dans l’espoir de s’entretenir avec Yazida, cette infirmière dont les conseils lui avaient déjà été si précieux. Khalila renfile donc sa bourca pour ce nouveau voyage, et la voilà dans l’autocar pour la longue route. À mi-chemin, attaque-surprise par de vaillants soldats en bon ordre : après une brève inspection, les six hommes encore un peu valides sont tués, ainsi que les trois femmes qui avaient tenté de les défendre ; le reste est libre de repartir : à part le chauffeur à moitié paralysé par une balle dans la jambe, il ne reste plus qu’une douzaine de femmes, avec un vieil aveugle qui a pour mission de les surveiller, au cas où le ciel s’attaquerait à leur pureté… Et en effet, c’est le ciel qui attaque bientôt les survivantes, trois avions se succèdent, et le dernier lâche une bombe, à tout hasard. Heureusement, la bombe explose à l’abri d’un talus, mais son souffle est si puissant qu’il renverse le petit autocar.

Khalila parvient à se dégager, pour s’apercevoir que juste à côté d’elle, une femme expire doucement, la gorge tranchée par une vitre brisée. Elle aurait été épargnée si elle avait gardé sa bourca, remarque-t-elle, impuissante à endiguer le fleuve de sang. Un peu plus loin, une autre est inerte, la tête écrasée par un siège arraché. Avec l’aide d’une autre rescapée, Khalila transporte les deux mortes dans le trou creusé par la bombe, et après quelques lamentations en commun, elle répand une poignée de terre symbolique sur les dépouilles abandonnées, c’est tout ce qu’elle peut faire. Voilà maintenant dix femmes et deux hommes en rase campagne quasi-désertique, à trente kilomètres de Kaboul, il est déjà tard, il faut faire face. L’aveugle est encore valide, il charge le paralytique sur ses épaules, et on se met en route, Khalila a encore bien du temps pour réfléchir en marchant. Mais le soleil est impitoyable, et trois malheureuses rescapées sont incapables de poursuivre la route à pied.

La nuit est tombée depuis longtemps, mais grâce à l’aide des étoiles qui scintillent de rire à la vue des malheurs de cette inhumaine humanité, le groupe se perd bientôt dans les immenses faubourgs de Kaboul. Les femmes sont rares et chères à cette heure-là, mais heureusement, voilà une troupe de soldats, dont la mission est sûrement de veiller à leur sécurité. Une fois les hommes chassés à coups de crosse, le petit groupe de rescapées est entouré, et les femmes peuvent raconter leurs aventures. On les conduit rapidement au cantonnement, elles sont délivrées de leurs bourcas et triées avec soin, les plus vieilles seront libres de continuer leur périple nocturne, alors que les plus jeunes sont accueillies avec tous les égards dus aux belles de nuit ; pour quelques heures seulement, elles sont prévenues.

Toutes n’ont pas la chance de Khalila, qui s’étonne : quatre beaux sous-officiers, courtois et souriants, l’isolent du groupe, et avec une certaine courtoisie, ils se disputent devant elle l’honneur de… faire hommage à sa beauté ; en privé, bien sûr. Elle refuse d’abord, elle tente de s’échap­per, mais les hommes sont vifs, et leurs menaces de l’abattre au moindre refus, et même au moindre caprice, sont très claires. Obsédée par sa survie et par celle de ses enfants, la belle se rend, et les quatre hommes l’escortent dans un bâtiment séparé.

Là, après bien des politesses et des roueries, les hommes s’accordent finalement pour faire une petite entorse au Coran : c’est au hasard des cartes qu’ils laisseront le soin de désigner lequel des trois débutera la nuit avec elle ; les deux autres attendront seulement leur tour, et la voilà donc assurée d’être accueillie pour la nuit entière. Suprême honneur, elle est invitée à leur préparer le thé pendant la partie, puis à venir en aide à ce hasard, dont les décisions sont si incertaines : elle assistera jusqu’au bout à la bataille de cartes où vont s’affronter ses protecteurs, qui au cours de la partie, pour agrémenter le temps qui passe, la débarras­seront de ses vêtements superflus, un à un, afin de mieux aiguiser leur ardeur. Les règles de l’hon­neur sont dures dans ce pays, la partie est chaudement disputée, et bientôt Khalila, accablée par le déshonneur, la fatigue et la peur, frissonne sous ses derniers voiles quand le plus gradé, fier d’avoir forcé les faveurs du hasard, l’emmène enfin dans sa chambre.

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La nuit aura-t-elle été longue ou brève ? Sans s’être comportés comme des brutes, mais sans faiblesse, en vrais connaisseurs, les quatre hommes auront tenu parole, et Khalila, sans une larme, sans avoir pu fermer l’œil une seconde, aura eu assez de courage, d’abnégation et de sagesse pour se prêter à leur ardeur et pour tenir bon jusqu’à l’aube. Mais si la nuit est complice de bien des arrangements, la présence d’une femme dans un cantonnement est prohibée de jour : le dernier cavalier, son ultime hommage rendu, après lui avoir expliqué ce qui l’attendait si elle ébruitait son aventure, et avant d’aller dormir, l’a invitée à repartir sans attendre ; la coutume est ce qu’elle est, elle interdit même qu’on raccompagne son hôte, ça ne se fait pas. Accueillie par la première pluie matinale, la belle Khalila repart sous la protection de sa bourca, bientôt trempée par l’averse ; seule, le regard incertain, l’estomac vide et le corps souillé, honteuse des privilèges de sa beauté, elle est enfin libre de remercier son créateur pour sa mansuétude, et de penser de nouveau à son destin.

Deux heures plus tard, elle errait encore à la recherche de son chemin parmi les ruines et les campements de fortune, et voilà sa chance qui revient : guidée par un minaret décapité qu’elle a reconnu, elle finit par atteindre ce quartier qu’elle recherchait. C’est là qu’elle espère retrouver Yazida, cette femme qui un mois plus tôt, en lui fournissant quelques médicaments, lui avait paru si savante et si amicale. Après ce qui vient de lui arriver cette nuit, elle a eu tout son temps pendant sa marche pour éclaircir ses idées, elle sait parfaitement ce qu’elle s’apprête à demander. Voilà, elle reconnaît les lieux, c’est bien ici.

 _____________

 

C’est un bâtiment à l’occidentale, elle monte à l’étage, mais dans la pièce qu’elle reconnaît et où elle avait attendu seule, une douzaine de femmes sont là, bavardant calmement, comme pour passer le temps. L’une d’elles l’accueille, plus âgée qu’elle, aimable, prête à l’aider :

« Qui es-tu ?

- Je suis Khalila, je viens de loin.

- Moi, je suis Nazli ; découvre-toi, qu’on te voie ; que viens-tu faire ?

- Je voudrais voir Yazida ; je l’ai rencontrée il y a un mois, j’ai eu confiance en elle.

- Elle n’est plus là ; que voulais-tu d’elle ?

- Un peu d’aide, pour aujourd’hui, et surtout pour plus tard.

- Qui t’avait adressée à elle ?

- Une voisine, ancienne infirmière, à Djalalabad, là-bas où j’habite ; elle la connaissait bien, mais je ne sais pas où elle travaille, et ma voisine a disparu…

- Tant de femmes disparaissent, en ce moment… De quel genre d’aide as-tu besoin ?

- Pour aujourd’hui, d’un peu d’accueil pour me reposer, pour me laver, pour manger, et pour sécher mes vêtements ; je n’ai pas mangé depuis hier matin, j’ai marché sous la pluie toute la matinée, je n’ai pas dormi de la nuit, je n’en peux plus… Pour plus tard… on verra…

- On va s’occuper de toi, tranquillise-toi ; mais pour plus tard, qu’est-ce que tu voulais ?

- C’est plus difficile à dire…

- N’aie pas peur, ici, nous sommes entre nous, tu vois. Pourtant, si c’est de l’argent qu’il te faut, ce n’est pas la peine d’attendre, il vaut mieux que…

- Non, je ne veux pas d’argent…

- Alors quoi ?

- … Viens. »

Elle entraîne Nazli à l’écart, elle prend son souffle, et elle parle :

« Mon homme vient de repartir au combat, et me voilà enceinte depuis un mois. Je suis seule avec déjà deux petits garçons, j’ai peu de moyens, et je ne pourrai plus faire face ; je sais qu’il existe certains moyens, certaines choses que je ne connais pas, qui pourraient me libérer de ma grossesse. Je sais ce que je risque, mais le risque est le même pour nous trois si je ne fais rien… Voilà.

- Tu es franche et courageuse, et tu as de la chance, c’est moi qui m’occupe de ces questions-là. Viens à l’étage au-dessus, tu pourras manger un peu, te laver, te sécher, et te reposer jusqu’à ce soir. Tu pourras dormir sans crainte, c’est moi qui te réveillerai, je te donnerai tous les conseils que tu demandes. Viens, je t’accom­pagne. »

 

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Khalila dort encore ; la nuit est revenue, l’heure tourne, il faudra bientôt libérer la place. Au-dessus d’elle, Nazli caresse doucement sa chevelure avec des gestes maternels, attentive à lui ménager un réveil paisible. Voilà bientôt l’instant où elle émergera de son sommeil, il faut qu’elle soit rassurée de trouver contre sa joue la présence d’une main amie. Un éclair de ses grands yeux, un frisson, et le contact est repris avec le monde réel, avec la dureté des souvenirs de la veille. La douceur de ce regard amical penché vers elle la rassure, elle se redresse, mais à l’invite de Nazli, elle reste allongée pour raconter son voyage, pour dire les malheurs de ses compagnons, et la chance qu’elle pense avoir eue d’avoir été épargnée ; mais de sa terrible nuit, elle ne dit rien. En quelques mots, Nazli lui fait comprendre qu’elle devine bien un vide dans son récit, mais elle n’insiste pas, et Khalila, rassurée, presse la main amie avec reconnaissance. Nazli enchaîne :

« Maintenant, parlons de ta grossesse, veux-tu ?

- Oui, je suis là pour ça. Mais avant tout, je veux savoir si c’est un garçon ou une fille ; dis-moi, est-ce que c’est possible ?

- Peut-être. Dis-moi exactement quand c’est arrivé, où tu en étais de ton cycle ; j’irai voir où en étaient le ciel et la lune à ce moment-là, et je te dirai ce que disent les astres ; c’est sans certitude, mais je vais le faire. Pourquoi veux-tu savoir ?

- Je te le dirai après.

- C’est entendu. »

Khalila ravive ses souvenirs, et Nazli s’absente avec ces petits renseignements. Quand elle revient un moment plus tard, elle peut voir sur le visage de Khalila la tension de l’appréhension.

« Alors ?

- Alors, d’après les astres, ce sera un garçon.

- Alors c’est décidé, je ne veux pas le garder. Aide-moi, je t’en prie.

- Peux-tu m’expliquer pourquoi ?

- Si tu y tiens. Tout ce qui m’a fait souffrir dans ma vie, et surtout ces derniers mois, c’est aux hommes que je le dois. J’ai déjà deux fils, et je sais qu’ils seront comme les autres, comme leurs pères, grand-père, oncles, camarades, et je trouve que ça suffit. Pour toutes les femmes que je vois autour de moi, c’est pareil. Je ne veux plus prêter mon corps pour qu’il serve à perpétuer les malheurs, les douleurs, les viols et les meurtres. Je ne veux plus faire naître un seul garçon. Voilà, c’est tout, j’ai tout dit.

- Bien. Je ne te juge pas, je pense même que tu as peut-être raison, et je vais t’aider. Je vais te dire tout ce que tu devras faire, il faudra faire exactement tout ce que je te dirai. »

Avec précision, Nazli décrit les gestes, les objets, les moments, tous ces secrets qui circulent entre les femmes qui tentent d’échapper à la résignation ; Khalila ne sait ni lire ni écrire, alors Nazli lui fait répéter, mais sa précaution est inutile, elle a soigneusement tout enregistré, elle sait qu’il y va du reste de sa vie. Maintenant Khalila se lève, apaisée :

« Comment te remercier ?

- C’est facile ; reste encore un moment, et tu comprendras.

- Pourquoi ?

- Tu vas voir le nombre de malheureuses que la nuit va nous apporter ; tu es forte et alerte, et si tu es reposée, tu pourras nous aider ; tu veux bien ?

- Bien sûr… Alors la ville, c’est ça ?

- Oui ; mais tu vois, c’est aussi l’amitié.

- Je vois.

- Le travail ne manquera pas, et tu repartiras demain matin, je t’indiquerai comment. Tiens, écoute…  voilà les premiers cris des premières arrivantes… Viens…

- Oui, je suis prête… »

 

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2 - DELLYS

 

 

Avant d’arriver, Yasmina a repensé plus d’une fois à l’accueil chaleureux qu’elle avait reçu dans sa famille il y a six mois, et pourtant elle est angoissée en pensant que ce qu’elle vient dire à sa mère est si important. Sa mère qu’elle aime tant, qui est restée jusque là sa confidente malgré la distance, le temps, la vie scindée en ces deux brins aujourd’hui si distincts.

En montant dans le taxi, Yasmina pensait garder sur elle un peu de l’air aseptisé et climatisé de l’avion, mais la voilà cahotée dans la poussière que le vent pousse devant la voiture, et elle n’a pas la force de concentrer son esprit ; le chauffeur est une vague connaissance, mais il garde le silence, remarque-t-elle, peut-être comme il est séant de se tenir devant une cliente, ou parce qu’elle est une dame, et qu’elle vient de France.

Ils sont arrivés ; le moteur stoppé, Yasmina rêve en silence durant quelques instants, en retrouvant les senteurs de figuier et de jasmin qui parfument ce lieu si familier, qu’elle a aimé, où elle a grandi ; elle évoque les plaisirs simples qu’elle va trouver, ce giron maternel rassurant, ces regards un peu envieux de ses deux sœurs, ce sourire de son frère Mahmoud, contre qui elle avait pourtant dû lutter ferme pour imposer sa volonté de vivre en France, mais avec qui elle est sûre de retrouver connivence et respect. Elle se décide à payer le taxi, elle descend, et la voiture repart sans attendre. Encore quelques instants, seule dans le soleil, elle attend qu’on l’accueille, elle fait lentement quelques pas devant la maison, dans l’avant-goût de savourer le plaisir des retrouvailles, des démonstrations et des cris de joie que le vent portera jusque chez les voisins, discrets par politesse ; mais non, rien de cela.

Yasmina franchit les arcades, puis la voilà dans la cour : toujours rien, on ne vient pas l’accueillir. Inquiète, c’est elle qui pousse finalement la porte entrebâillée sur l’ombre : sa mère est là, assise, immobile, seule, comme prostrée. Elle s’approche, elle l’enserre, elle l’embrasse, elle veut comprendre… rien ; le visage dur et le souffle court, sa mère détourne les yeux, puis les ferme. Yasmina s’agenouille, elle questionne, sans dureté mais avec insistance ; pas de réponse, seulement ce silence tendu par cette respiration oppressée. Yasmina contemple autour d’elle, c’est un désordre inhabituel, incompréhensible chez sa mère ; elle répète, puis elle finit par crier, elle veut savoir, n’importe quoi, mais quelque chose ! Sa mère finit par lever les yeux vers elle, et son regard tombe dans le vide infini de ce regard silencieux et qui ne la quittera plus, fait de douleur, d’impuis­sance et de renoncement.

Un peu plus tard, après des efforts inutiles pour forcer le mutisme de sa mère et comprendre quel drame s’est produit, Yasmina sort pour se renseigner auprès des voisins, avec lesquels la maison est contiguë : personne ; la porte est enfoncée, et c’est le même désordre. Elle avance encore : toujours personne ; alors elle court vers le bas du village, jusque chez Youssef, son vieil oncle : enfin quelqu’un qui ose l’aborder, et encore, avec seulement quelques mots, « Oh ! toi… viens, Yasmina, je vais te dire… c’est terrible… viens », et elle peut voir ses yeux encore rouges verser des larmes silencieuses alors qu’il la conduit lentement chez lui en la consolant déjà dans son bras de vieillard. Les voilà face à face ; sans oser la regarder, très doucement, il parle enfin, comme s’il était contraint de confesser à cette jeune femme ses fautes les plus intimes :

« Tu ne sais rien ?

- Mais non… Quoi, rien ?

- Voilà ; c’était jeudi soir… il a plu toute la nuit… tout le monde était chez soi… ils sont venus vers le haut de la ville… une douzaine, paraît-il, en camion ; personne ne les a vus…

- Mais qui ? Faire quoi ? Pourquoi ? Comment le sait-on ?

- C’est le petit de chez El Bakir, il revenait d’enclore ses bêtes, il les a vus, il a compris ; alors il s’est caché jusqu’à ce qu’ils repartent… Il a raconté si peu de choses, le pauvre…

- Qu’est-ce qu’il a raconté, qu’est-ce qui s’est passé ?

- Tu sais, ma petite fille… on s’imagine toujours que ça ne peut arriver qu’aux autres… et puis un jour…

- Mais quoi ? ! ! !

- Eh ! bien… c’était une bande d’islamistes, comme on dit d’Alger à Paris… personne n’a rien entendu, sauf leur camion qui repartait ; alors voilà… ton père et ton frère ont été tués, on les a enterrés hier… »

Yasmina n’a plus de voix ; elle demande pourtant :

« Et Myriam ? Et Leïla ?

- On ne sait pas ; enlevées, sans doute…

- Mais maman est là, je l’ai vue, mais elle reste muette…

- Comprends-la, ma pauvre petite… ils lui ont laissé la vie pour qu’elle raconte… mais ce qu’elle a vu est sûrement si atroce… qu’elle n’ose pas… Je suis allé la voir tout à l’heure, et c’est vrai, elle ne m’a pas dit un mot… elle ne bouge pas, elle n’a même pas été à l’enterrement… J’ai peur qu’elle reste folle… elle qui était si…

- Mais alors, elle est peut-être blessée !

- Je ne sais pas… pas un mot… À toi, peut-être, mais … il faut insister !

- Voilà une demi-heure que j’ai essayé, avant de venir te voir !

- C’est une chance que tu sois arrivée, il n’y a que toi qui pourrais… »

Mais Yasmina n’écoute plus, son besoin de pleurer est trop violent, et elle s’effondre dans les bras de son oncle ; Youssef, conscient de son impuissance, évoque lui aussi, une fois encore, ses chers disparus, et surtout le visage de son jeune frère bien-aimé ; brusque­ment il s’effondre à son tour, et les voilà tous deux secoués par des sanglots qui les dépassent, enveloppés l’un contre l’autre par la grâce de cette chaleur familiale et intime qui ne se trouve que dans les malheurs extrêmes, vidés tous deux de leur volonté, de leur raison d’agir, de tout. Sous le soleil implacable, leurs pleurs les mettent en nage ; Youssef se ressaisit le premier :

« Viens, viens te rafraîchir…

- Mais pourquoi les nôtres ? Mahmoud, à vingt ans, c’était encore un enfant ! Et Papa, qu’est-ce qu’il avait fait de plus ou de moins ?

- Probablement rien, ma pauvre petite, rien de particulier… mais c’est sans importance, maintenant, c’est comme la foudre qui frappe où elle veut… et… je ne te dis pas ça pour essayer de te calmer, mais il n’y a pas que les nôtres qui ont été frappés… En tout, dans le village, il y a neuf morts et six femmes disparues ; Chez Ben Ali et chez Soliman, c’est comme chez toi ; et chez Slimi, les quatre frères ont péri, et ils ont mis le feu… peut-être parce que là, il n’y avait pas de femmes à prendre…

- Les quatre frères !… Mahmoud est mort, Ali est mort !… Mais alors… je n’ai plus un ami, dans ce pays, plus personne !

- Je suis là, ma petite Yasmina, peut-être pas pour longtemps, je sais, mais je t’aime bien…

- Je sais, Youssef, et je sais que tu n’y peux rien… »

Yasmina  tourne en rond dans la cour, lentement, les yeux rivés au sol ; elle se raidit :

« Je ne reviendrai plus jamais. Sale pays ! aux mains des salopards qui règnent ou qui veulent régner ! Voilà quarante ans qu’on célèbre le courage de ceux qui sont morts face à l’occupant, et voilà le résultat : même sans ennemis, les hommes se battent et s’entretuent ! Et moi qui étais venue pour dire à ma mère… mais non, rien.

- Quoi ? Qu’est-ce que tu voulais lui dire ?

- Eh ! bien, si, tiens, autant que tu le saches, toi, le seul survivant : j’attends un enfant ! Un garçon !

- Oh… Yasmina, viens que je t’embrasse…

- Ah ! non, mon oncle, c’est fini ; au contraire, rejette-moi : cet enfant, je n’en veux plus.

- Mais comment ! C’est aujourd’hui qu’il est précieux, si j’ose dire ! C’est seulement par toi qu’un peu de notre famille pourra continuer à vivre !

- Non, justement. J’étais déjà minée en apprenant ce qui se passait ici, mais là, je suis absolument décidée.

- Mais voyons, un garçon, c’est une chance inespérée !

- Pour d’autres, peut-être, et tant pis pour elles ; mais pour moi, c’est ma malchance, et je ne le mettrai pas au monde.

- Mais pourquoi ? Tu devrais avoir honte !

- Oui, j’ai honte de porter un garçon, aujourd’hui, et comme il est encore temps, je refuse.

- Mais pourquoi ?

- Mais pourquoi faire naître encore un salopard ? Il y en bien assez, non ? Ces salopards qui sont venus pour tuer, figure-toi que chacun est né d’une mère, que cette mère l’a aimé, qu’elle a été heureuse de le mettre au monde, de le voir grandir, de le voir devenir un homme… Et si un devin lui avait prédit qu’il allait commettre ces horreurs, penses-tu qu’elle l’aurait cru ? Certainement pas, elle était trop fière d’avoir un fils ! Ce qu’il allait faire de sa vie, ce n’était pas son problème… Eh ! bien pour moi, c’est ça, mon problème. D’ailleurs, ne t’en fais pas, mon oncle, mes sœurs et leurs voisines se feront engrosser par les salopards qui les ont enlevées, et il naîtra d’elles bien assez de garçons pour prendre la relève de ces salopards. Je ne veux pas être complice des horreurs que mon fils pourrait commettre plus tard, alors je refuse de le mettre au monde.

- Tu n’as pas le droit ! C’est un crime !

- Tu veux rire ! Un crime envers une boulette de semoule ? Alors qu’aujourd’hui nous pleurons des crimes contre des hommes et des femmes bien réels, morts dans la souffrance, et que nous avons tant aimés, toi et moi ?

- Le Coran te l’interdit !

- Le Coran interdit aussi les assassinats, et alors ? Je n’ai plus de Coran, aujourd’hui, Youssef, je suis libre, mon corps est à moi, c’est moi qui décide, et moi seule. Je te le dis parce que je veux que tu l’entendes parce que tu es un homme, même si je pense que toi, tu n’as jamais fait le mal.

- J’ai honte pour toi, ma petite Yasmina…

- Eh ! bien moi, c’est pour tous les tiens que j’ai honte, pour tous ceux qui te ressemblent : les hommes, et surtout ceux de mon pays.

- Il n’y a pas que les hommes qui sont mauvais, tu sais…

- Mais il n’y a qu’eux qui rôdent en bandes pendant la nuit pour tuer les habitants d’un village et pour enlever leurs femmes ! …Mais réponds-moi, maintenant, si tu peux !

- Que veux-tu que je te dise… J’ai trop de chagrin… Je t’aimais bien, Yasmina…

- Moi aussi, mon oncle… mais ce n’est pas suffisant pour t’obéir ; je suis adulte et je sais réfléchir seule. Les deux seules choses que je te demande, maintenant, c’est d’abord de ne rien révéler à ma mère de tout ce que je viens de te dire : épargne-lui un nouveau chagrin inutile. J’étais venue pour lui apprendre cette nouvelle qui lui aurait tant fait plaisir… eh bien, il n’y aura pas de nouvelle. Ensuite, essaie de l’aider un peu ; je t’en prie. Je vais tâcher de la tirer de sa torpeur, moi aussi, mais j’ai peu d’espoir… nous sommes devenues trop lointaines pour que je puisse l’aider vraiment ; maintenant que je sais, je pense que la seule chose qui pourra la tirer d’affaire, c’est l’exigence de la vie, la soif, la faim. Je vais repartir. Un jour, peut-être, plus tard, si j’ai la chance d’avoir une fille, et si ma mère est toujours vivante, je repasserai la mer pour venir l’embrasser ; sinon… Adieu, oncle Youssef… souviens-toi de moi, je t’aimais bien, moi aussi… »

 

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3 - BRISTOL

 

 

Nancy est accablée après ce qu’elle vient d’entendre, elle est tellement honteuse qu’elle n’ose pas manifester sa présence. Elle est honteuse d’avoir quelque chose en commun avec cet homme, son mari, et avec ces hommes qui l’entourent et dont elle vient de surprendre la conversation ; elle était enfouie dans ce fauteuil aux joues si profondes dont le dos l’a cachée durant toute la réunion qui s’est tenue en plein salon durant la demie heure du thé. « Un thé entre hommes, vers cinq heures », avait réclamé James, en annonçant qu’il avait à assurer avec les autres membres de la famille une réunion importante. La partie mâle de la famille, cela allait sans dire.

« Nous avons à parler, avait annoncé James, c’est au sujet de la synergie dans les entreprises que nous présidons tous plus ou moins ; alors, comme ça doit être très sérieux, ma chérie,… je suis sûr que ça ne va pas te passionner !

- Bon, eh bien je vais lire un peu », avait simplement répondu Nancy, et elle était passée à l’extrémité du grand salon pour choisir sa lecture dans la bibliothèque. Ce petit livre l’avait intrigué, elle l’avait ouvert, puis elle s’était assise dans ce vaste fauteuil pour le feuilleter plus à l’aise… et elle s’était endormie. Un peu plus tard, sans que sa présence soit repérée, la réunion avait commencé à l’autre bout du salon ; d’abord menée à voix posée, le ton des discussions avait ensuite monté peu à peu jusqu’au point de la réveiller. Elle avait bien compris qu’elle n’était pas la bienvenue dans ce concile, et ce n’était pas son genre de s’immiscer, surtout par la ruse ; mais présente malgré elle, et malgré le danger que ce qu’elle entendait peu à peu lui faisait courir, elle avait préféré continuer de simuler un sommeil profond, à tout hasard, plutôt que se lever et partir, ce qui aurait fait comprendre qu’elle avait entendu le début de la réunion. Donc, impossible de revenir en arrière et de partir en se montrant, si bien qu’elle avait presque tout entendu, en particulier le principal.

Maintenant, la réunion était terminée, et sans avoir un instant imaginé sa présence, les hommes venaient de sortir. Nancy était encore sous le choc, elle venait d’apprendre une bonne vingtaine de décisions arrêtées par ce concile consacré aux mesures économiques, politiques et sociales, dont pas une n’aurait mérité moins que la prison en cas de jugement. « Le Conciliabule des Fléaux » ! voilà la lecture d’enfance que lui rappelait cette réunion des siens. Nancy résolut de monter dans sa chambre pour délivrer sa mémoire en confiant ce qu’elle venait d’entendre à son cahier personnel. Elle se relut :

- Tout va bien, la puissance du groupe renforce son influence et ses moyens, son image est bonne, la concurrence est au plus bas, donc c’est le moment de régler les problèmes gênants.

- Usine française de la Loire : provoquer une fuite au réservoir des toxiques pour éviter d’avoir à payer les taxes.

- Usine de Cardiff : activer le plan de sabotage de la chaîne de fabrication pour provoquer le chômage technique de longue durée, qui entraînera la fermeture de l’usine ; faire basculer W.S. ; activer le contrat avec notre correspondant en Corée pour assurer au plus vite la production à bas prix ; préparer avec notre correspondant à la Mairie le calendrier du déblaiement du terrain, sa viabilisation et sa mise en vente. Ne pas ménager les moyens, viser réussite et discrétion.

- Usine de York : la vendre en bourse sous le nom de filiale du groupe, mais après lui avoir retiré sa clientèle et son savoir-faire, de façon à la mettre rapidement en liquidation, puis à libérer les terrains que l’entreprise du groupe pourra lotir après entente avec le directeur, qui manipulera le service local de l’équipement.

- Continuer à accumuler des stocks de métaux spéciaux qui seront déversés sur le marché au moment opportun pour démanteler l’unité de production africaine, et l’acquérir pour rien quand elle sera à genoux.

- Monter une cabale contre Joë Lynn, qui tient tête à tous les arrangements, même proposés en sous-main : là, c’est urgent, tous les coups sont permis.

- Groupe W.M.C : Fermer peu à peu les deux comptes de la General Bank, transférer les avoirs sur un compte confidentiel au Luxem­bourg avec le parrainage de J.C.R, et les mettre à la disposition de H.K. pour qu’il fasse ses preuves en vraie grandeur sur le système des fonds virtuels à la bourse des changes. Si nécessaire, organiser une faute professionnelle contre le directeur financier.

- Soudoyer F.F. au ministère de la défense, les décrets promis se font trop attendre. En revanche, débusquer au plus vite le journaliste qui a éventé l’affaire et lancer un contrat sur lui.

- Le paquebot « Royal » est devenu dangereux : si l’assurance est OK, ne rien dire, le couler rapidement en pleine mer et toucher la prime, puis organiser les lamentations et veiller à ce que l’exécutant ne vienne pas réclamer son dû. Sinon, l’abandonner en vasière à S. (voir avec la capitainerie)…

 

Nancy allait poursuivre sa relecture qui en était à peine à la moitié, mais sa mère l’appelle au téléphone :

« Eh ! bien, Nan, tu n’appelles pas ; qu’est-ce qui se passe ?

- Rien, Mère.

- Tu te sens bien ?

- Ça va, ça va.

- Tu as bien fait tout ce que le docteur t’a dit, pour avoir un garçon ?

- Oui, Mère.

- Ton oncle a pris l’écouteur, alors parle-nous : alors, cette échographie, tu l’as faite ?

- Oui, Mère, et elle lui donne raison ; mais je vous l’ai dit, d’après lui, c’est bien trop tôt pour avoir une garantie.

- C’est déjà une bonne nouvelle ; ça fait bientôt quatre mois, alors ça tient ? pas de problème ?

- En tous cas pas chez moi, Mère.

- Bien, en ce moment, il n’y a que ça qui compte, pour ce qui te concerne. Ce docteur Garfield, c’est un homme en qui j’ai totalement confiance ; quand doit-il pouvoir confirmer ?

- … Encore trois semaines.

- Bon ; tu me tiendras au courant, j’espère…

- Oui, Mère.

- N’en parle pas encore à ta belle-sœur, c’est inutile de lui faire de la peine si tu réussis là où elle a échoué. Elle s’est pourtant donné du mal, tu le sais. Mais toi, comment vas-tu ? Pas trop malade ?

- Ça va ; je suis souvent fatiguée.

- Tant mieux ! Couve, tu n’as rien d’autre à faire. James doit être content, non ?

- Je ne sais pas ; depuis trois semaines, il est très occupé par les affaires, il voyage beaucoup, nous nous voyons peu.

- C’est aussi bien comme ça ; il faudra que je le félicite, il a fait son travail d’homme, alors maintenant, qu’il te laisse en paix !

- Je vous en prie, Mère !

- Enfin, c’est ce qu’a fait ton père à ce moment-là, et je m’en suis très bien trouvée ; alors fais comme moi, ferme ta chambre ; tu te rends compte, c’est sérieux, maintenant, et je te prie de suivre mon conseil. …Tu m’entends, Nan ?

- Oui, Mère.

- Voilà plus de six mois qu’on t’a mariée à James, n’est-ce pas… alors… tu as eu tout ton temps pour en profiter ; maintenant, ton rôle, c’est d’assurer la descendance de ta famille ; la famille Wright a besoin d’hommes pour se développer, tu le sais, et pour toi, c’est une mission sacrée. Comme la chance te sourit, à toi, tâche de t’y cramponner sans faire de bêtises. Plus de tennis, plus de danse, plus de voiture, plus d’avion ; et pas de ballade aux Grampians, le mois prochain, c’est trop risqué. Que veux-tu, tu as des devoirs, ne l’oublie pas ; tout le monde compte sur toi, maintenant.

- Oui, Mère.

- Ton oncle m’approuve tout à fait, il te le fait savoir. Bien, à plus tard, Nan, et repose-toi.

- Oui, Mère. »

Nancy repose brutalement l’appareil, elle est à cran au point de devoir monologuer pour mettre ses idées au clair :

« Qu’est-ce que je suis, ici ? La potiche ? L’oie blanche de vingt-deux ans qu’« on » tient à l’écart des turpitudes des affaires ? La seule pondeuse sur qui « on » compte ? Mais aussi, la véritable héritière du groupe, ça, « on » n’en dit jamais rien. Et d’abord, qui est-ce, ce « on » ? Ma mère, qui prend ses grands airs de salon ? Mon grand-père gaga, mes deux oncles, mon pauvre frère malade, le Secrétaire Général, le Directeur financier, tous ces hommes qui viennent de réunir leur complicité dans ces décisions abominables ? Et James, ce grand enfant qu’on vient de gâter en le mariant à moi, qui s’imagine encore que je crois qu’on lui fait confiance ? Alors que tout à l’heure, non seulement il n’a pas proposé une seule mesure de son cru, mais il n’a pas élevé une seule objection à ce fagot d’hor­reurs ? Et mon rôle à moi, c’est de cautionner tout ce système ? et d’y ajouter un garçon pour prendre la relève ? en attendant qu’il ressemble à cette bande de crapules ? Ça mérite quand même réflexion… »

Nancy reprend le combiné, elle appelle son mari sur son téléphone portable :

« James ? Il faut que je te voie tout de suite, il faut que je te parle.

- Mais je suis en route pour Cardiff, ma chérie… je te l’avais pourtant dit.

- Oui, mais c’est urgent.

- Qu’est-ce qu’il y a ? Tu ne vas pas bien ?

- Ce n’est pas de ça qu’il s’agit. C’est plus grave, ça nous concerne tous les deux.

- Tu sais que je suis très occupé en ce moment ; ça peut quand même attendre une semaine, non ?

- Je ne sais pas, j’ai à te parler.

- Eh ! bien, parle, je t’écoute, puisque j’ai de la route à faire.

- J’aurais préféré que tu sois en face de moi, mais tant pis. Qu’est-ce que tu vas faire à Cardiff ?

- Mais… tu sais bien, je suis responsable de l’usine !

- Oui, alors justement, explique-moi ce que tu vas y faire. Tu m’avais dit que tu n’y allais d’habitude qu’à l’époque des bilans…

- Oui, mais nous venons de prendre des décisions concernant cette usine.

- Qui, nous ?

- Eh ! bien… Ton frère, ton oncle… enfin tout le conseil de direction du groupe.

- Oui, et tu m’as prévenue que je risquais de m’ennuyer à ce conseil ; mais je te rappelle que je fais aussi partie de ce conseil de plein droit, et que je suis même propriétaire du Groupe en entier. Alors, de quelles décisions s’agit-il ? Elle marche bien, cette usine ?

- C’est selon… Enfin, ça dépend de quel point de vue on se place.

- Qu’est-ce que ça veut dire ?

- Du point de vue de Smith, le directeur d’usine, tout va bien, ça produit, ça se vend bien, et ça fait des bénéfices.

- Alors tout va bien, non ?

- Oui, on peut dire ça ; mais… du point de vue du conseil du Groupe, c’est différent.

- Ah ! tiens… explique-moi, je te prie ; je te rappelle que théoriquement, je dois être au courant.

- Eh ! bien… le conseil a décidé que l’existence de cette usine est en contradiction avec l’intérêt global du Groupe.

- Tiens, pourquoi ?

- Parce qu’elle détient des brevets sur des procédés particuliers qui sont interdits au groupe, et que les produits qui en sont issus sont... en quelque sorte, un barrage à ceux du groupe.

- Un barrage ? pourquoi ?

- C’est difficile à dire…

- Eh ! bien, essaye.

- Bon, pour faire vite, c’est parce qu’ils sont meilleurs.

- Et parce qu’ils sont meilleurs, vous voulez fermer l’usine ?

- Mais… la Direction peut avoir un autre point de vue que celui des clients…

- Et le point de vue des gens qui font marcher l’usine et qui en vivent, où le places-tu ?

- Écoute, la décision a été prise, elle n’est pas de ta compétence.

- Mais elle est de la tienne ?

- Oui, c’est pour ça que c’est moi qui y vais.

- Tu vas faire quoi ?

- Faire en sorte qu’on ferme l’usine, et sauvegarder les éléments récupérables pour transférer la fabrication à l’étranger.

- Où ça ?

- En Corée, parce que venant de là, il sera impossible de faire barrage à ces produits, alors que justement ces produits seront les nôtres, c’est à dire vendus par le groupe.

- Et tu n’as pas honte ?

- Mais… non, on l’a décidé collectivement, je ne fais qu’exécuter.

- Sans hésitation ?

- Que veux-tu, c’est ça, la démocratie, c’est le respect de la majorité.

- Oui, mais quand il s’agit d’une action criminelle, ça s’appelle plutôt de la complicité, non ?

- Écoute, qu’est-ce que tu veux ?

- Que tu renonces, et que tu reviennes tout de suite ; j’ai quelque chose d’important à te dire.

- Enfin, tu n’y penses pas ?

- Si, justement, je ne penses qu’à ça. C’est un ordre, James.

- Voyons, Nan, qu’est-ce qui te prend ?

- Il me prend que c’est moi qui suis propriétaire de tout le Groupe, je te le rappelle, et que c’est moi qui suis responsable des décisions prises par le Conseil. Eh ! bien, je désavoue un Conseil qui prend démocratiquement des décisions criminelles, dont je ne veux pas et que je ne signerai pas.

- Mais tu te rends compte ?…

- Oui, parfaitement. Alors je t’ordonne de revenir, et si tu n’es pas ici dans la soirée, James, tu le regretteras toute ta vie. À tout à l’heure. »

Elle raccroche, encore sous la fièvre de cette colère froide qu’elle a finalement bien maîtrisée. En proie à ses réflexions, elle arpente le salon, pesant le pour et le contre de propositions invisibles et contradictoires ; enfin elle décroche de nouveau le téléphone, et elle appelle son avocat :

« Bonjour, Maître, j’ai besoin de vous voir très rapidement.

- Bien sûr, Madame Braun ; quand désirez-vous…

- Demain matin, est-ce que c’est possible ?

- Voyons… oui, tout à fait possible ; de quoi s’agit-il ?

- En deux mots, je veux retrouver la pleine disposition de mes droits directoriaux à la tête du groupe ; est-ce que je peux compter sur vous ?

- Mais… Vous savez que je représente aussi les intérêts de votre oncle et de votre mari…

- Vous représentiez, Maître, mais justement, je veux que les choses évoluent. Alors, c’est entendu ?

- Euh… Est-ce que votre mari vous accompagnera, Madame Braun ?

- Bien sûr que non, voyons ; écoutez, je vois que vous hésitez, Maître, et comme c’est vous qui détenez tout mon dossier, je suis obligée d’en passer par vous, alors je vous prie de convoquer aussi mon avoué, pour que les choses soient bien claires. À demain, Maître. »

Nan est fière d’avoir mené cet entretien d’une façon aussi nette. Elle respire largement pour évacuer la tension qui l’anime encore, et elle reprend le téléphone pour appeler son médecin :

« Bonsoir, Docteur, j’ai besoin d’un rendez-vous très rapide. Demain.

- Qu’est-ce qui se passe, Madame Braun, c’est grave ?

- Oui, c’est grave. En deux mots, je ne veux plus mener ma grossesse à son terme, et je compte sur vous pour me libérer au plus vite.

- Voyons, madame, que s’est-il passé ? Un accident ?

- On peut dire ça, oui.

- Vous souffrez ?

- Dans mon corps, pas du tout, mais dans mon esprit, oui. Ma décision est prise, et je n’ai qu’une seule alternative : ou bien vous me prenez en charge au plus vite, ou bien…

- Mais voyons, vous n’avez pas le droit de…

- J’ai tous les droits sur moi-même, tout ce qui regarde mon corps n’appartient qu’à moi seule. De plus, nous nous connaissons bien, et je vous interdis de divulguer un seul mot de notre entretien. Alors, Docteur, ce rendez-vous pour demain ? Est-ce que je peux encore compter sur vous ?

- J’ai besoin de réfléchir, Madame Braun, comprenez-moi… cette grossesse, c’est moi qui…

- Non, c’est moi, ce n’est pas vous ; j’étais heureuse de nos relations amicales, Docteur, mais… je comprends très bien vos hésitations, une clientèle huppée comme la nôtre, ça demande à être préservée.

- Oh !… Je vous en prie, Madame…

- Non, Docteur, c’est moi qui vous en prie : ne vous tourmentez pas à cause de moi. Je suis pressée, vous le comprendrez certainement… Bon, ce n’est pas grave, allez, vous savez qu’il y a d’excellents gynécologues à Londres, ça me fera un petit voyage ; et puis j’ai les moyens, vous le savez aussi.

- Comment ? Vous osez braver…

- Mais oui, Docteur, aujourd’hui, je vous brave !

- Vous bravez qui ? quoi ?

- Vous, votre monde, ma famille et ses raideurs, votre morale, ma jeunesse et ses fausses certitudes ; c’est à regret, mais c’est sans hésitation. Au revoir Docteur. »

 

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4 - NICE

 

 

« Un peu trop court, ce journal ! La ville respire, les confettis de la veille sont nettoyés, tout brille sous ce beau soleil d’avril niçois ; c’est distrayant de regarder les promeneurs aller et venir de la vieille ville au port, mais voilà une heure que j’attends Agnès ! Pour une consultation ordinaire, c’est vraiment un peu long ! Q’est-ce qu’une belle fille comme elle, pleine d’équilibre et de santé, peut bien avoir à raconter à son gynécologue ? Oh ! Je sais bien que ces gens-là captent souvent leurs clientes en se coiffant d’une casquette de psychologue, mais pas pour elle, tout de même, il faudrait qu’il ait du toupet ! Elle a autre chose à exposer que des soucis ! »

Je commande un nouveau café-crème, et je continue d’admirer le scintillement du soleil sur la mer, jusqu’à ce que d’une caresse dans mon dos, Agnès me signale son retour. Elle paraît préoccupée.

« Alors, comment vas-tu ? bien ?

- Encore mieux que ça ; est-ce que je peux compter sur toi ?

- Tu en doutes ?

- Non, mais aujourd’hui, c’est ta discrétion absolue que je demande.

- Tu as ma parole.

- Bien. Je suis enceinte.

- Allons bon ; tu sais de qui ?

- La question n’est pas là.

- Mais tu voulais un enfant, oui ?

- Je voulais un enfant parce que Pascal voulait un fils.

- C’est normal, Pascal est un homme d’action, il veut au moins un fils pour le seconder, pour lui succéder, pour…

- Pour apporter une nouvelle branche au clan dont il veut devenir le chef, je sais. Chaque fois qu’il vient sur le continent, j’ai droit à sa leçon de morale.

- Alors, c’est la joie, non ?

- Eh ! bien non. Je ne suis pas disposée. Je suis enceinte de trois mois, et j’ai la journée pour décider si je… si je mène ma grossesse à son terme.

- Quoi, tu ne veux pas de cet enfant ? Pourquoi ?

- Parce que c’est un garçon.

- Comment… tu le sais déjà ?

- Tu sais, même l’échographie a fait des progrès.

- Mais alors, c’est formidable !

- Non, pas du tout.

- Je ne comprends pas, explique-toi.

- Écoute, si j’ai quitté la Corse, c’est parce que je ne supportais plus la morale des clans.

- Mais toi-même, tu en es issue, des clans ! Toute cette chaleur familiale, tu connais ça !

- Justement. Je te rappelle que je suis la dernière née de sept filles, sept parce que mon père espérait toujours un garçon, qui n’est jamais venu. Et ma mère est morte en couches avec sa huitième fille.

- Alors que toi, tu vas au but du premier coup !

- Au but ! Mais c’est incroyable de t’entendre dire ça ! Tu penses vraiment que le destin d’une femme, sa gloire, c’est de mettre des garçons au monde ?

- En tous cas, c’est son meilleur destin, et c’est celui que tout le monde lui souhaite.

- C’est celui que les hommes souhaitent à une femme de leur clan, oui ! et les femmes se conforment à ce souhait des hommes, par facilité, sans réfléchir ; pas moi.

- Mais pourquoi ? Ce serait bien normal que tu fasses plaisir à Pascal, puisque tu l’aimes !

- Je l’ai aimé, c’est vrai, et il m’a aimée ; mais à mesure que le temps a coulé, j’ai compris qu’il aimait surtout en moi ce qui lui permettait de briller auprès des siens, même après cette liberté que je lui ai arrachée, de vivre à Nice au lieu de Bastia ; et moi, j’aimais surtout en lui cette image de futur chef d’entreprise, et de clan ; mais depuis, j’ai pris mes distances.

- Alors tu n’aimes plus l’intimité avec lui, celle que vous partagez de temps en temps ?

- Si, mais après avoir défini les limites de cette intimité ; je n’admets pas d’être étouffée, j’ai ma vie ici, avec mon métier, ma carrière, et avec toi ; ce que je fais ou que je pense ne l’intéresse pas, sauf si ça le concerne directement, il ne croit pas à la vie intérieure d’une femme ; il est comme ça, il est comme les hommes avec lesquels il vit ; je le reçois volontiers, pour le plaisir du corps, et aussi pour lui faire plaisir ; mais j’ai bien plus de plaisir avec toi qu’avec lui, tu le sais. Son monde, c’est là-bas ; le mien, c’est ici.

- Alors tu ne veux pas lui donner de fils ! Allez, explique-toi.

- Voilà ; si je mets un fils au monde, ce sera son fils, pas le mien, et son regard sur un garçon, ça ne m’intéresse pas. Si je mets au monde une fille, ça ne l’intéressera pas, et ce sera ma fille.

- Je n’ai jamais entendu un tel raisonnement !

- Eh ! bien, c’est le mien. Mais ce n’est pas tout. J’examine mes sœurs, aussi bien en Corse que sur le continent, avec leurs enfants déjà grands, ou encore mes cousines, et ce que sont devenus leurs enfants ; as-tu fait ça autour des tiens ?

- Non, pas spécialement ; pourquoi, qu’est-ce que tu tires de ton examen ?

- Sitôt grandis, les garçons ont le choix entre deux attitudes : le combat pour être considérés comme des chefs - chefs de quoi, je te le demande un peu ? - ou bien la recherche de la situation qui leur permettra d’en faire le moins possible ; et dans les deux cas, avec arrogance, pour montrer comme ils sont bien virils. Eh bien, faire des garçons pour qu’ils ressemblent à ces modèles-là, vois-tu, je n’en ai aucune envie.

- C’est un peu facile de décrier les jeunes, tu ne crois pas ? Regarde les filles, tu crois que c’est mieux ?

- Oui, c’est mieux, mais à condition que leur mère leur donne l’envie d’avoir une vie personnelle, qui ne soit pas accrochée à celle des hommes, au lieu d’en faire des filles à marier. J’ai des exemples des deux côtés, c’est très parlant !

- Alors selon toi, ce n’est plus possible de faire des garçons valables et dignes ?

- Je trouve que c’est très difficile dans un milieu machiste, comme celui où je vivais avec Pascal ; et je n’ai aucune envie d’affronter ce genre de difficulté. Si je fais un enfant, c’est pour en faire un ou une amie, pour que sa personnalité soit à l’unisson de la mienne, et non pour le voir briller sur le dos de son entourage, comme cherchent à le faire tous ces fainéants de garçons. Dès qu’ils sont adolescents, qu’est-ce qui les intéresse ? la magouille, la posture de caïd, la vie facile… Il y en a déjà assez comme ça, je n’ai aucune envie d’ajouter le mien. Leurs aînés, Pascal lui-même ? Regarde-les s’entendre avec la contrebande, avec le fisc local, avec le maquis, avec les bandes ! quand ils n’en font pas eux-mêmes partie en jouant avec les armes ou la dynamite ! C’est tellement plus valorisant pour eux que le travail, n’est-ce pas ? Et en plus de ça, il est impératif de considérer comme méprisables ou comme ennemis ceux qui ne sont pas du clan, ou de l’île, ou de la race ! J’ai honte pour eux, voilà, et c’est l’une des raisons pour lesquelles je suis partie. N’oublie pas cette statistique encore pas diffusée : il y a en Corse autant de viols que dans le reste de la France !

- Et tu crois vraiment que les filles sont préservées de la participation à la délinquance ? C’est évident qu’elles ne génèrent pas le machisme, mais elles contribuent à l’entretenir !

- Les vieilles y contribuent, oui, celles qui en ont souffert, celles qui n’ont plus d’autre attitude possible que d’en être complices, oui ; mais les jeunes, celles qui ont eu la chance d’être autre chose que des mères adulées, celles qui ont un métier personnel, eh ! bien celles-là butent sans cesse contre le machisme, et contre les méfaits qu’il provoque autour d’elles.

- Enfin, cette société est le résultat d’un équilibre entre hommes et femmes, et ce qui arrive aux uns, les autres en sont collectivement responsables, non ?

- Seulement voilà, regarde, les faits sont parlants ! Dans les prisons, on trouve à peine une femme pour vingt hommes ! Si certaines cèdent à des tentations criminelles, c’est surtout pour imiter les hommes, c’est clair ; depuis que les femmes ont arraché les mêmes droits que les hommes, et je m’en réjouis, elles ont acquis le droit de se comporter aussi mal qu’eux ; mais les faits sont têtus : elles sont rares !

- C’est vrai ; alors d’après toi, l’esprit des hommes et celui des femmes ne fonctionneraient pas de la même façon ?

- Je n’ai pas dit ça, et personne ne l’a dit, mais ça ne m’étonnerait pas ; non, je dis seulement qu’objectivement, dans la vie d’aujour­d’hui comme dans celle d’autre­fois, toutes les saloperies du monde sont conçues et exécutées par les hommes.

- Tu exagères un peu, non ?

- Pas du tout. Je t’accorde les larcins de quelques filles dérangées, ou les vengeances de quelques hystériques, qui sont déjà bien minoritaires en face des méfaits similaires des hommes. Mais je m’en tiens au plus important : cet attrait irrépressible pour les armes, avec ses consé­quences épouvantables, ces guerres continuelles, petites ou grandes, extérieures ou civiles, avec leurs carnages scientifiques, ces guerres ethniques ou religieuses où l’on tue ses voisins et ses amis avec application, ces maffias de tous les pays, ces trafics d’armes, ces détournements de fonds, ces blocus qui affament des pays entiers, cette traite des pays pauvres, cet esclavage des femmes qui ont moins de poids que de la monnaie… j’en passe, mais…

- Oh… arrête !

- Bon, je termine avec la Corse : dans l’île, seuls les hommes sont des assassins et des poseurs de bombes… Et dans le monde, seuls ils sont responsables de ces millions de morts et de malheurs. Peut-être les femmes en feraient-elles autant si elles avaient le pouvoir, mais franchement, j’en doute, elles ont d’autres préoccupations, en rapport avec leur rôle de mères ; et en gros, le pouvoir, elles ne l’ont pas encore ; qu’elles aient vocation d’en abuser, ce n’est qu’une hypothèse, personne n’en sait rien, et je préfère leur laisser le bénéfice du doute ; mais aujourd’hui, je refuse de participer à l’accroissement de cette malfaisance masculine qui s’étale autour de moi. Voilà, j’ai vidé mon sac. »

Sous l’étonnement, je garde le silence un instant. Face à moi, Agnès paraît exténuée par sa confession, au bord des larmes. Je lui prends la main, avec un sourire un peu forcé qui cherche à la com­prendre :

« C’est vraiment ce que tu penses, ou bien c’est seulement une opinion qui se met en travers de ce que tu avais réellement décidé de faire ?

- C’est vraiment ce que je pense ; je le pense depuis quelques années, et j’ai honte de ne pas l’avoir pensé plus tôt. Si je l’avais pensé plus tôt, je crois que je ne me serais pas mariée.

- Mais… entre ton nouvel état de grossesse et tout ce que tu viens de citer, il n’y a pas de rapport direct, et Pascal n’y est pour rien…

- Comment ? Mais comment peux-tu dire une chose pareille ? Le rapport est direct : je ne veux pas être la mère d’un enfant qui soit co-responsable de toutes ces saloperies, qui vont continuer à se perpétrer, c’est clair ? Je ne veux pas que mon enfant perpétue la coutume de maintenir les femmes en tutelle, c’est clair ? Je ne veux pas courir le risque de pleurer un enfant condamné ou assassiné, c’est clair ? Je ne veux même pas courir le risque d’être impuissante à éviter à mon enfant d’être un parasite, c’est clair ? Et parmi toutes ces éventualités, il y a plus d’une chance sur deux que l’une d’entre elle se réalise si je laisse naître un garçon. Alors, je refuse de courir le risque d’être malheureuse à cause de mon enfant ; et puisque je suis une femme libre, puisque le monde moderne m’en offre la possibilité, je choisis de dire non. Mon ventre est à moi, il n’est pas une maison de passe, je veille à ce qui entre et à ce qui sort, et je refuse d’être malheureuse à cause de lui.

Incapable d’entamer un tel raisonnement, je laisse passer un silence. C’est Agnès qui reprend plus calmement :

« J’ai bien réfléchi.

- Donc, ta décision est prise ?

- Oui ; je ne vais garder pas cet enfant, malgré mes regrets, et si j’ai demandé un jour de délai, c’est pour la façade, et pour mettre mes idées au net en t’en parlant. Je te remercie de m’avoir contredite, ça m’a permis d’avoir une bonne fois les idées claires, et savoir pourquoi je m’y tiens.

- Attends, mais on n’a pas fini, il faut peut-être examiner les conséquences de ton choix…

- Si tu veux ; je suis prête.

- Tout d’abord, est-ce que c’est Pascal qui est le père ?

- Mais quelle importance ? Voilà des années qu’il me fait l’amour sans résultat ; et justement cette fois-ci, alors qu’il ignore encore mon état, il faudrait que j’aille le féliciter, et ensuite lui demander son avis, ou son aval, pour faire mon choix ? Si c’est lui, il n’a rien fait de plus ou de moins que les fois précédentes !

- Et si ce n’est pas lui ?

- Ah ! Tu vois, tu dois te contenter de poser la question, parce que tu n’as même pas l’ébauche d’une réponse raisonnable.

- C’est vrai. Attends, c’est vrai à condition que tu ne le gardes pas. Mais si tu le gardes ?

- Oh ! Tu sais, une goutte de semence ou une autre ! Et puis l’enfant ne se soucierait même pas de la couleur de l’orgasme qui l’a créé !

- Mais toi, oui.

- Oui, c’est vrai. Eh ! bien, tu vois, si j’étais dans l’ignorance de qui serait le père, ce serait une raison de plus de ne pas le garder, je ne saurais pas à quelle chaleur virile je devrais le rattacher…

- Ta lucidité me fait frémir, Agnès.

- Elle est propre à mon état, à ce que l’on dit, et je ne la regrette pas.

- Bon ; deuxième question : indépendamment de cette nouveauté, et autant que je sache, tu n’as pas l’intention de te séparer de Pascal ? Tu restes sa compagne, même lointaine, avec une certaine communauté d’intérêt pour sa vie et pour ses activités, oui ?

- Oui, bien sûr ; même si ce n’est plus le grand amour, oui ; pourquoi ?

- Parce que, s’il pense avoir besoin d’un fils pour le seconder, puis pour lui succéder un jour, tu te mets franchement en travers de ses plans.

- Là, oui, et sans état d’âme : pourquoi lui faudrait-il un fils, pourquoi une fille ne serait-elle pas bienvenue là où il attendrait un fils ? Si ce n’est pas du machisme appliqué, je suis une idiote ! Et en tous cas, je refuse d’y coopérer.

- Il a quand même le droit de mener ses affaires comme il l’entend.

- Certainement, mais avec ses moyens à lui, pas à l’aide de ma docilité ou de celle de mon ventre, sur lequel je ne lui accorde aucun droit, même en ma qualité d’épouse.

- Pourtant, quand vous vous êtes mariés, vous aviez bien le projet d’avoir des enfants ?

- Oui, mais ils ne sont pas venus tout de suite, et depuis, j’ai changé, j’ai évolué ; la vie, c’est ça, ce n’est pas un bloc de marbre éternel, ni un papier signé.

- Quelle dureté, quand même !

- Comment ? Au contraire, j’admets que l’on puisse changer, justement, au lieu de rester rigidement fixés à des principes ancestraux !

- Parce que là, ça t’arrange !

- Non, simplement parce que je le pense vraiment, le principe de liberté doit s’appliquer avant tout.

- Et… si Pascal l’apprenait, et s’il en tirait argument pour te quitter ?

- Eh ! bien, il serait trop tard, je n’aurais plus le choix, il partirait et je le regretterais un peu, que veux-tu… Mais tu es en train d’essayer de m’enfermer dans un chantage qui n’aura pas lieu, et dont je me dégagerais de toute façon encore plus vivement si j’avais à le subir.

- Et si, au contraire, Pascal admettait tes arguments, s’il pliait ses bagages pour changer de vie pour t’offrir des conditions où un fils aurait plus de chances de s’épanouir dignement, est-ce que tu changerais d’avis ?

- Peut-être ; mais je le connais bien, il n’en ferait rien, surtout dans le délai d’un jour !

- Bon, je vois que la cause est déjà jugée. Pourtant, il reste un dernier problème, d’ordre général…

- Ah ! oui ?

- Oui. Si toutes les femmes faisaient les mêmes raisonnements que toi…

- Eh ! bien, j’y ai beaucoup pensé, justement, et ce qui m’étonne beaucoup, c’est que si peu de femmes fassent le même raison­nement que moi.

- Comment le sais-tu ?

- Simplement, parce qu’apparemment, il continue à naître toujours les mêmes proportions de garçons et de filles, vingt-et-un pour vingt, ce qui prouve que rien n’évolue dans ce domaine.

- Attends, mais c’est faux ! J’ai vu récemment les statistiques d’Ajaccio, justement, et on s’étonnait que ce rapport soit inversé !

- Ah ! oui ? Eh ! bien alors, c’est parfait ! Si c’est vrai, ça prouverait que d’autres femmes font peut-être le même raisonnement que moi ; j’en suis étonnée, mais j’en suis ravie, et j’en suis confortée dans ma décision, crois-le !

- Je te crois ; mais à long terme, ça ne résout pas le problème.

- Quel problème ? Pourquoi veux-tu qu’il y ait toujours à peu près cinquante - cinquante ? C’est sûr qu’au fil des générations, ces choix vont se cumuler et l’écart va se creuser, si bien qu’à ton avis, il n’y aura bientôt plus assez d’hommes, c’est ce que tu veux dire ?

- Exactement. Comment envisages-tu alors une société ainsi déséquilibrée ?

- Mais c’est toi qui dis qu’elle va être déséquilibrée ! Moi, non ; je pense au contraire que les hommes sont collectivement malfaisants parce que leur poids est trop élevé dans notre société, et que, justement, si leur proportion diminue, leur poids sociologique diminuera au profit de celui des femmes, avec toutes les conséquences bénéfiques imaginables.

- Bénéfiques, mais aussi maléfiques, non ?

- Attention ! Là, on est dans le domaine des hypothèses, alors qu’au début de notre discussion, nous étions dans le domaine des faits réels !

- Mais tu admets quand même que cette situation puisse comporter des dangers, oui ?

- Je n’en suis pas sûre ; je suis persuadée que les femmes pourront remplacer les hommes dans toutes leurs fonctions ; excepté pour la reproduction, naturellement.

- Et pour les plaisirs de l’amour aussi, non ?

- Bof… Quand on examine ce que les spécialistes appellent la grande misère sexuelle du monde, et que c’est l’insatis­faction qui est la règle, je ne suis pas loin de penser qu’une situation de franche pénurie numérique serait préférable ; elle aurait peut-être l’avantage d’amener plus fréquemment les femmes à s’aimer entre elles, au lieu de se jalouser.

- Mais c’est les hommes qui deviendraient des enjeux, des monnaies d’échange…

- Et alors ? Tu crois vraiment que ça les ferait rougir ? Ils aiment tellement à papillonner ! Là au moins, ils pourraient s’en donner à cœur-joie, ils seraient même heureux ! Ils auraient des geishas et des servantes gratuites et à profusion ! Ils n’auraient même plus le temps de se battre ! Mais je dis ça pour te rassurer, parce qu’au fond, je suis persuadée que la majorité des femmes s’uniraient par couples ; elles assureraient de nouvelles structures de familles, plus stables que les nôtres, pour accueillir leurs enfants, nés d’un rapport par ci par là ou par insémination, quelle différence ?

- Vrai ? Toi-même, tu t’engagerais dans une société sans hommes ?

- Oh ! oui, et les yeux fermés ; c’est probablement parce les hommes m’ont déçus si profondément depuis que je les examine, vois-tu ; je veux dire, les hommes en général, bien sûr.

- Je m’en doutais. Alors tu m’as tout dit ?

- Je pense que oui. J’entrerai en clinique après-demain, je pense ; mais pas de gaieté de cœur !

- Je te crois. Veux-tu que je te rende visite ?

- Penses-tu… Ce sera terminé en une heure. Bien, je dois te quitter, j’ai à travailler.

- Attends, tu as peut-être quelque chose à ajouter, non ?

- Quoi ?

- Es-tu prête à recommencer pour faire naître une fille ?

- Ah ! Oui ! J’en veux au moins une, sinon deux, ou même trois ! Je ne veux pas rester seule, j’ai envie d’enfants à aimer, même si j’ai choisi la difficulté.

- Tu me rassures, alors.

- C’est gentil de prendre soin de moi, mais je t’assure, je ne suis pas en péril. Et je dois te le dire, je ne me sens pas du tout solitaire, mais au contraire, solidaire ; je sais que beaucoup de femmes commencent à raisonner comme moi, et tu viens de me le confirmer en parlant d’Ajaccio.

- Comment sais-tu que d’autres femmes raisonnent comme toi ?

- Je suis en relation avec plusieurs associations de femmes, et rien qu’en France, il y en a une bonne cinquantaine.

- Où les as-tu trouvées ?

- Comme tout le monde, sur les annuaires, dans les journaux, sur le Net.

- Je vois. Je te l’avoue, j’avais un peu peur que tu te sentes isolée, mais tu me rassures.

- Allez, à bientôt !

- À bientôt. Je t’aime, ne l’oublie pas !

- Moi aussi, je t’aime. »

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