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Après ajouts et corrections, cette édition fait suite aux deux éditions précédentes, qui avaient pour titres :

 

LE  RÊVE  DE  LYSISTRATA  (2002),

et

APRÈS-DEMAIN, 

 LES  FEMMES…

(Éditions au Net, 2004)

 

Du même auteur :

FEMMES

EN RÉBELLION

(Éditions au Net, 2002)

 

Illustrations de la couverture

( Photos : Frédéric Caby ) :

 - À gauche : Détail d’un grand vitrail ( XVI° siècle )

de la Cathédrale Saint-Jean à Gouda ( Pays-Bas )

 - À droite : Bronzes de Maxime Adam-Tessier

 

ENVOIS

- À la mémoire de Valerie Solanas (1936-1988) ; le mépris des hommes lui fit écrire le SCUM manifesto (1967) et la rendit folle ; un paragraphe de ce violent manifeste :

« […] Après l’élimination de la monnaie, il sera inutile de tuer des hommes. Ils seront démunis du seul pouvoir qu’ils peuvent avoir sur des femmes d’esprit indépendant. Ils ne pourront plus s’imposer qu’aux paillassons, qui adorent ça. Les autres femmes s’occuperont à résoudre les quelques problèmes restants, avant d’inscrire à leur programme l’Éternité et l’Utopie.[…] »

- À la mémoire de Sohane Benziane, brûlée vive à 17 ans le 4 octobre 2002 à Vitry, et à la mémoire de Ghofrane Haddaoui, assassinée à coups de pierres à 23 ans le 17 octobre 2004 à Marseille ; pour la seule raison qu’elles étaient femmes et qu’elles prétendaient vivre libres en France ; et avec ma compassion pour leurs innombrables sœurs étrangères toujours exposées à ces outrages ; et avec mon dégoût pour leurs ignobles agresseurs, Jamal Derrar et je ne sais pas encore quel petit abruti…

- Et en hommage expiatoire envers les milliers de femmes violées et massacrées en Yougoslavie, au Rwanda et ailleurs.

_____________

*

*   *

Le Commissaire : Comment donc assurer notre salut ?

Lysistrata : C’est nous qui vous l’assurerons.

                                        (Aristophane, Lysistrata, v. 498)

_____________

 

[…]

Ô femmes, qui rangez les travaux et les jours,

Et les alternements et les vicissitudes,

Et les gouvernements, et les sollicitudes,

Et la vieille charrue, et les nouveaux labours

[…]

Et vous savez surtout de quoi l’homme se venge.

C’est du bien qu’on lui fait et du bien qu’on lui veut.

Et cet arrière-goût pour l’ordure et la fange.

Et de faire le mal par les moyens qu’il peut.

[…]

                                                     (Charles Péguy, Ève)

_____________

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TABLE

 (interactive)

 

I - EN  FAMILLE.. 4

AU  JARDIN  PUBLIC.. 4

OMBRES  ET  DÉBATS. 10

AMOURS  CONJUGALES. 14

LE  CLAVIER  TEMPÉRÉ.. 19

II - JEUNESSE.. 23

UN  BON  DÉBUT. 23

REGARDS  EN  ARRIÈRE.. 28

DE  CHAIR  ET  DE  SANG…... 35

DE  JOIE  ET  DE  FIEL…... 38

III - TOURISME.. 41

VOYAGE.. 41

LA  PLAGE.. 44

TROGIR.. 49

LE  LAC  BLEU.. 54

VRLIKA.. 58

LES  HOMMES. 62

 

IV - LA  RUCHE.. 69

QUESTIONS  D’HISTOIRE.. 69

INTIMITÉ  COMMUNE.. 75

AMOUR  ET  MUSIQUE.. 85

MONOLOGUE.. 90

QUAND  L’HISTOIRE  S’ARRÊTE.. 91

V - DOCUMENTS. 93

TROIS  MAÎTRESSES  FEMMES. 93

ÉTAT  DES  LIEUX.. 93

QUELQUES  FIGURES. 97

PREMIER  COMPTE-RENDU.. 99

LE  FÉMINISME  RÉNOVÉ.. 103

VERS  LA  PARTHÉNOGAMIE.. 105

ACTION  SANS  VIOLENCE.. 108

FORCES  DÉSARMÉES. 109

POUR  UNE  HISTOIRE  DES  MASSACRES. 110

PALIMPSESTES. 114

UNE  BOUTEILLE  À  LA  MER.. 138

 

 

I - EN  FAMILLE

 

 

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1 - AU  JARDIN  PUBLIC

5 Juin 2334

 

Cécile est heureuse et fière : elle vient d’assister au premier émerveillement de sa fillette de quatre ans devant un paysage ! Trottant bravement sur ses petites jambes pour atteindre le haut de la colline, Rosine bavardait avec bonne humeur, et c’est à peine si elle s’est accrochée un instant à la poussette où dormait sa petite sœur pour gravir le dernier raidillon vers la vieille table d’orientation. Et là, la fillette s’est montrée éblouie par le panorama où s’abrite la ville de Mostar où Cécile a ancré toute sa vie, où elle sait qu’est née une partie de la nouvelle sagesse qui s’est propagée au monde entier ; ce paysage vivant dont elle connaît chaque joyau et chaque histoire, elle est parvenue à les faire aimer à sa fillette de quatre ans : Rosine ne pouvait retenir son émotion en découvrant tant de grandeur du haut de la colline ; son babillage exalté n’en finissait pas de l’amuser et de l’émouvoir alors que l’enfant découvrait tous les détails de la ville qu’elle nommait pour elle, les églises, les mosquées, les palais, les voies rapides, les véhicules roulants et volants, le fleuve, les ponts, et jusqu’aux petits personnages dont elles s’amusaient à suivre l’activité apparemment fébrile, futile et lente, mais où Cécile, toujours hantée par les dramatiques événements du passé, voyait la preuve de l’équilibre de sa cité et du monde actuel, baigné par cet universel bonheur de vivre, aujourd’hui établi à perte de vue dans l’espace et dans le temps.

Cécile est encore étonnée par cet éveil précoce de la sensibilité de sa fille, cette qualité constituant à ses yeux la pierre de touche d’une vie riche ; prise par des pensées sérieuses, la voilà tentée de faire un bilan provisoire du bonheur dont elle se sent si pleine à cet instant ; mais cet instant et cet endroit ne s’y prêtent guère, Rosine continue de babiller ses délicieux commentaires… Tout à l’heure, décide-t-elle.

De retour dans leur quartier, Cécile fait halte au jardin public pour se reposer avant de rentrer, pour jouir encore un peu de la douceur du soir, et pour donner à téter à Violette qui marmonne son impatience depuis un moment. Le jardin est presque vide, elles sont accueillies par le tourbillon des martinets qui font leur repas du soir en rasant les arbres. Elles investissent un banc, Cécile tend un cahier et un crayon à Rosine pour l’occuper ; puis elle prend sa petite Violette dans ses bras, elle lui parle et la caresse un instant, attentive à reprendre un contact intime avec son bébé qui commençait à s’agiter ; enfin elle ouvre son corsage pour dégager un sein gonflé, et la tétée commence.

C’est le moment béni, il conjugue pour elle le léger plaisir physique de ressentir la succion et la caresse des petites mains sur son sein, le plaisir des yeux de contempler la gourmandise de Violette en cherchant à découvrir ce que deviendra ce petit visage, et enfin le plaisir mental de ce silence calme, à peine coloré par les glouglous du bébé et par la chansonnette qui erre sur les lèvres de Rosine, absorbée à côté d’elle par son dessin.

Cécile laisse donc ses réflexions divaguer librement. L’esprit encore plein de la circulaire qu’elle vient de lire ([1]), elle se rend compte que la première condition de son bonheur est avant tout cette chose qu’elle sait aujourd’hui si commune, mais qui autrefois était si rare et si précaire : la sécurité, la paix, immense, profonde et durable, qui prévaut sur le monde entier, qui en a fait presque un éden, où les seuls dangers à redouter sont les accidents, fatals ou naturels, mais jamais plus les méfaits humains - en dehors des problèmes personnels, bien sûr. Là-dessus, Cécile est toujours lucide, et si ce bonheur qui la baigne lui paraît mérité, elle est consciente qu’il a été chèrement acquis. C’est si vrai qu’il y a seulement huit mois, de la même façon que l’année passée, a surgi de nouveau le spectre de luttes violentes entre les diverses communautés de l’Uruguay et de ses voisins ! Il avait fallu l’arbitrage d’une experte néo-zélandaise pour dire le droit, le pourquoi et le comment, et pour trouver des solutions. Quelle confiance il avait fallu mettre alors dans les diplomates du Haut Conseil Mondial ! Mais heureusement, ces craintes étaient quand même très relatives : faute d’armes, le danger de guerres à l’ancienne n’était même plus à redouter…

Pour rendre Cécile aussi heureuse, avant tout, il y avait eu sa rencontre avec Sonia il y a dix ans ; elle avait su faire partager son inclination pour cette grande blonde extravertie qui travaillait sa petite voix de contralto avec tant d’obstination, alors qu’elle-même progressait au piano avec aisance sous la direction d’Alice. Aujourd’hui, c’est-à-dire dix ans plus tard, pour l’équilibrer face au monde entier, il y a toujours son amour pour sa Sonia, sa grande Slave, comme elle l’appelle souvent, pour celle qu’elle a séduite, et même annexée, pour celle qui s’est résignée à ne plus chanter que pour elle depuis leur union : « Depuis que je te connais, avait-elle déclaré un soir après un concert particulièrement réussi donné par Cécile, mon amour de la musique a changé : je n’ai plus envie de m’acharner à devenir interprète, c’est fini ; je chanterai pour toi de temps en temps, mais toi, je veux passer ma vie à t’écouter ; tu joueras pour moi et pour le monde entier, mais comme c’est une vie très difficile qui te guette, je veux t’aider à rester une femme heureuse. L’artiste, ce n’est pas moi, c’est toi. » Ainsi, Sonia avait renoncé au chant pour ne plus se consacrer qu’à sa carrière d’avocate ; mais devant les succès de Cécile, elle était allée encore plus loin : elle n’avait pas hésité à quitter le barreau il y a trois ans pour devenir, à plein temps, l’impresario de sa compagne.

Depuis leur union heureuse, il y eut la venue de leurs trois fillettes : la petite Iris, que Cécile elle-même a portée et allaitée, et qui est si vive pour ses sept ans - Au fait, se dit-elle, Iris ne doit pas tarder à rentrer de l’école, elle doit venir nous retrouver ici…-, puis cette jolie Rosine, que Sonia, à son tour, a mise au monde il y a quatre ans, et qu’elle découvre si différente ; et enfin ce petit bouton de Violette qu’elle a fait naître il y a juste neuf mois, qu’elle voit grandir dans ses bras en se gavant de lait à son sein : quel merveilleux bonheur lui donnent ses trois filles !

Mais il est vrai que son bonheur tient aussi à autre chose : elle est fière de sa carrière de pianiste, qui se confirme chaque année ; maintenant, elle est chaleureusement reçue dans le monde de la musique, malgré les interruptions des maternités ; il lui est précieux de sentir combien elle est appréciée devant cette immense diversité du monde où elle se produit, et elle est vraiment heureuse de faire partager ce don si rare qu’on reconnaît en elle et qu’elle a su développer, celui de révéler aux autres la beauté de la musique. Sa célébrité ne fait que croître, et qu’elle soit à Osaka, à Montréal, à Rangoon, au Caire, à Port-Gentil, elle n’est jamais seule, il s’en faut : des amies sont toujours là pour l’accueillir et pour vivre chaleureusement quelques jours auprès d’elle ; et quand elle revient à Mostar, c’est pour se reposer, pour retrouver ses enfants et sa grande Sonia, et pour continuer à perfectionner son art.

Aujourd’hui, protégeant l’artiste et les trois fillettes, c’est Sonia qui maintient l’équilibre dans leur couple ; elle est la raison faite femme, elle veille à tout, elle est partout là où elle est utile, attentive et fière des succès de sa compagne. Au début, Cécile craignait de la blesser par sa réussite personnelle, mais elle s’était vite rendu compte que ce n’était pas à craindre sur une personne aussi forte et aussi sage. Pourtant, Sonia n’avait jamais été une vraie sage ; aujourd’hui encore, elle mène sa vie avec son tempérament de géante, avec dynamisme, enthousiasme et diversité, et elle n’est pas toujours fidèle ; Cécile encore moins, d’ailleurs ; il y a toujours de bonnes raisons pour être disponible et pour se lancer à l’aventure quand on a le sang vif ! « Si l’amour n’est pas un choix sans cesse renouvelé, médite Cécile, que vaut-il ? Chacun a le droit de mener sa vie à sa façon… »

Le petit bout de chair s’agite entre ses bras, les petits pieds et les petites mains batifolent :

« Ah, tu veux changer de sein, ma Violette ; attends, je me prépare ; voyons, calme-toi, prends ton temps !… Voilà ! »

Attendrie, elle contemple le bonheur retrouvé de sa petite qui déguste le nectar de l’autre sein. Mais là-bas, un sifflet retentit :

« Tiens, Rosine… voilà Iris ! »

Rosine laisse son crayon pour s’élancer à la rencontre de sa sœur ; elle se jette dans ses bras, et Iris la fait tourner comme au manège, c’est le rite quotidien de leurs retrouvailles. Autant Rosine est blonde, rêveuse et réceptive, autant Iris est brune, vive et active. Ses sept ans lui donnent une telle mobilité que même Cécile a parfois de la peine à la suivre. À peine a-t-elle embrassé sa mère et sa petite sœur que sa question jaillit :

« Dis, maman, qu’est-ce que c’est, cette grande sculpture en plein milieu de la place, là-bas ? Qu’est-ce qu’elles font, ces trois femmes ?

- C’est une sculpture célèbre dans le monde entier, tu la trouveras reproduite un peu partout, et dans bien des livres. C’est un hommage à ces trois femmes, qui ont permis de mettre fin à la domination des hommes sur le monde.

- La domination des hommes ?

- Oui ; autrefois, le monde était dirigé par des hommes, c’était eux qui faisaient tout ce qui était important.

- Ah, bon ? Comment ont-elles fait, ces trois-là ? Comment s’appellent-elles ?

- Elles s’appelaient Marie toutes les trois, mais dans des langues différentes : Myriam, Maria, Mary. Maria l’Allemande était à la fois la fondatrice de l’une des plus grandes sociétés mondiales de presse, et elle est devenue la présidente de la première Union Mondiale des Femmes. Mary l’Américaine était biologiste, c’est la première qui a découvert un moyen pour que les femmes n’aient que des filles comme enfants ; et ensuite, comment faire pour qu’elles aient des enfants sans avoir besoin d’hommes. Et enfin, Myriam l’Égyptienne était psychologue ; elle a inventé ce qu’il fallait dire aux femmes pour leur faire accepter de faire naître plutôt des filles que des garçons, alors qu’autrefois, c’est le contraire qu’elles souhaitaient presque toutes.

- Mais c’est vrai, ça ! Chez les animaux, il y a des femelles et des mâles, pourquoi pas chez nous ?

- Autrefois, il y en avait ; et puis, les Trois Marie sont parvenues à entraîner les femmes à y renoncer. Elles vivaient à Mostar au moment où elles ont décidé d’agir ensemble, il y a environ trois cents ans. J’ai vu un bel article sur elles il y peu de temps, je rechercherai pour te le montrer. À elles trois, elles ont réussi à faire en sorte que les femmes n’aient plus besoin d’hommes.

- Alors, les femmes ont tué les hommes ?

- Pas du tout ! Il suffisait que les femmes fassent naître plus de filles que de garçons ; alors les hommes sont devenus de moins en moins nombreux, leur importance a diminué, et peu à peu, tout ce qui était important dans le monde a été fait par les femmes.

- Mais… pourquoi ?

- Parce qu’autrefois, durant tout le temps où les hommes étaient les maîtres, il y avait des guerres et des malheurs continuels sur la terre, et les hommes en étaient les seuls responsables.

- Pourquoi est-ce qu’ils étaient si méchants ?

- Pris un à un, sauf quelques uns, ils n’étaient pas méchants, ils étaient comme nous ; mais ensemble, il n’étaient pas capables de s’entendre, surtout quand ils avaient le pouvoir ; alors sans arrêt ils faisaient se battre d’autres hommes les uns contre les autres, et ils rendaient les femmes très malheureuses. Il y a très longtemps, il y a des milliers d’années, ils se battaient face à face ; mais depuis qu’ils ont inventé les armes, et ensuite les armes modernes, les guerres ont fait des millions de morts et de mortes. Et pour que ce soit toujours la force qui triomphe, ils organisaient toujours le monde pour qu’ils puissent continuer de faire à l’aise tout le mal possible.

- Pourquoi est-ce qu’ils aimaient se battre ?

- On ne sait pas ; pour être toujours plus puissants, pour montrer leur intelligence, leur force et leur courage. Beaucoup ont essayé de faire régner la paix, mais ça a toujours échoué.

- Qu’est-ce que tu veux dire en disant « tout le mal possible » ?

- Par exemple, en opposant les races ou les pays les uns aux autres, en gardant en esclavage ou en exterminant des peuples entiers, en empoisonnant les idées, en faisant croire que des inepties telles que des différences de croyances étaient des raisons valables pour se battre avec encore plus d’acharnement ; ou encore, en organisant l’esclavage des femmes dans de nombreux pays ; tous les motifs étaient bons pour organiser des guerres ; les hommes rendaient la cruauté tellement courante, qu’il n’y avait même pas de raisons de s’y opposer. »

Iris garde le silence un instant, et puis :

« Moi, je n’ai jamais vu d’hommes ; est-ce qu’il y en a encore ?

- Il y en a encore, mais ils sont rares ; tu en connaîtras peut-être, quand tu seras grande.

- Et toi, est-ce que tu en as connus ?

- Oui, ça m’est arrivé.

- Comment étaient-ils ?

- Mais tu en as déjà vu, sur des livres, sur des images !

- Oui, mais ce n’est pas ce que je veux dire ! Si tu en as connus, comment étaient-ils, en face de toi ?

- C’est difficile de te dire l’impression qu’ils m’ont faite. Pour t’en faire une idée, il faudrait que tu lises quelques-uns des livres écrits il y a trois ou quatre cents ans. Je te renseignerai.

- Bon ; mais enfin, tu peux quand même me dire s’ils t’ont fait du bien ou du mal, à toi, si tu as envie d’en revoir ou non, et si tu regrettes qu’il y en ait si peu !

- Tes questions paraissent simples, Iris, et j’aimerais pouvoir y répondre simplement ; pourtant, vois-tu, il m’est très difficile de te dire ce que je pense des hommes. Je me sens à la fois attirée par eux, et très lointaine d’eux. Eux et nous, nous sommes des humains, et nous sommes attirés les uns par les autres. Mais depuis longtemps, nous sentons et nous pensons différemment, et ce que nous faisons de nos vies est devenu si éloigné que nous ne pouvons plus nous comprendre. Quand j’en vois un, je suis attirée par lui parce qu’il est différent de moi, et en même temps je m’en tiens éloignée parce que je connais le déroulement de notre histoire, et pour moi, c’est un drame chaque fois que j’y repense en les rencontrant. Je ne sais pas si tu comprends.

- Un peu ; je vais lire ce que tu m’indiqueras pour mieux comprendre. Mais tout ce que tu viens de me dire se rapporte à ce que tu peux ressentir en pensant aux hommes en général. Mais seul à seule, est-ce que ça t’est arrivé d’en rencontrer ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que tu peux m’en dire ?

- C’est encore plus difficile à dire, ma petite Iris. Quand je suis en face d’un homme, je sais qu’il est capable de la plus merveilleuse douceur comme de la pire violence, et c’est justement ce mélange qui m’attire vers lui. Je sais même que je peux dompter sa violence et capter sa douceur, si je veux.

- Mais tu parles de violence vraie, du mal qu’il pourrait te faire, ou bien tu crains que cet homme pense plus fort que toi ?

- Les deux ; la violence physique, parce que c’est évident, un homme est presque toujours plus fort qu’une femme ; mais la violence de l’esprit existe aussi ; tout notre savoir, tout ce qui fait que nous sommes des humains et pas des bêtes, a été accumulé pendant des siècles surtout par des hommes, alors qu’en général, les femmes étaient asservies à eux. Elles y ont participé elles aussi, bien sûr, mais presque sans s’en rendre compte, alors que les hommes continuaient à être des défricheurs, des bâtisseurs, des créateurs volontaires. C’est ce que les femmes respectaient ou aimaient chez eux, en même temps qu’elles souffraient perpétuellement des dévastations qu’ils ne pouvaient pas s’empêcher de faire ici et là, et sans cesse.

- Alors que maintenant ?

- Alors que maintenant, il n’y a plus de guerres depuis longtemps ; toutes les femmes, de même que tous les hommes qui restent, peuvent vivre sans manquer de rien, sans crainte et sans honte d’être ce qu’ils sont, parce que les femmes ont su imposer que tous les désaccords trouvent leurs solutions par la discussion au lieu que ce soit par la force ou par des guerres ; maintenant, il n’y a presque plus personne en prison, et il y a longtemps qu’il est inutile de perdre son énergie à assurer sa sécurité, alors qu’autrefois de nombreuses prisons étaient pleines d’hommes. Mais l’envers de l’Histoire, c’est qu’aujourd’hui, le monde a perdu cet élan que les hommes lui donnaient autrefois ; tout est un peu plus lent, mais les femmes s’en accommodent. Les hommes sont rares, ils sont isolés dans des petites communautés, ils sont privés de tout pouvoir.

- Mais maintenant, est-ce que les femmes aiment encore les hommes, et eux, est-ce qu’ils aiment les femmes ?

- Ça dépend ; certaines femmes aimeraient vivre auprès d’eux, mais c’est dur, et la plupart les méprisent ; c’est comme s’ils étaient en prison sans qu’ils soient réellement des prisonniers, ils dépendent tous des femmes pour presque tout.

- Mais c’est pareil pour nous, les enfants, nous dépendons de vous !

- Oui, mais nous vous apprenons à devenir adultes et vous le savez, et nous vous aimons. Alors que les hommes savent qu’ils resteront hommes, que leur situation inférieure est due à leurs ancêtres, et qu’elle est sûrement éternelle ; alors la plupart vivent dans la solitude, et un peu dans la honte.

- Comment le sais-tu ? Ils te l’ont dit ?

- Oh, il suffit de lire dans leurs yeux…

- Alors, on les a aimés, et maintenant, on ne les aime plus ! Mais c’est terrible ! Ils sont malheureux !

- Eh oui… Ils ont quand même des consolations : comme je te l’ai dit, ils sont regroupés en petites communautés, principalement des artistes : des musiciens, des peintres, des sculpteurs, des écrivains, des poètes, des gens de théâtre, parfois des savants. Comme ils ont tout leur temps et qu’ils n’ont aucune contrainte, ils passent leur vie à créer de belles choses ; à créer pour eux, mais aussi pour nous, les femmes ; c’est une de leurs raisons de vivre.

- Alors on ne les aime pas, mais on aime ce qu’ils font pour nous, c’est ça ?

- C’est un peu ça. Les femmes les fréquentent seulement de loin. Pourtant, si tu lis les livres d’autrefois, tu comprendras que la seule chose qui aurait dû faire équilibre aux violences de l’humanité, c’était l’amour ; l’amour naturel entre un homme et une femme ; tu comprendras comment l’amour ou le besoin d’amour faisaient vivre les individus, avec une intensité qui n’existe peut-être plus ; tu comprendras qu’en plus des enfants, l’amour offrait aux hommes comme aux femmes des choses merveilleuses aussi bien que des choses épouvantables. Mais c’était autrefois. Maintenant, les femmes ont appris à s’aimer entre elles, et à aimer leurs enfants autrement.

- Alors les hommes savaient aimer les femmes ?

- Bien sûr ; mais c’était différent de l’amour entre femmes.

- Quelle différence y a-t-il à être aimée par un homme ou par une femme ?

- Ce n’est pas facile à dire ; ça aussi, tu liras.

- Les hommes souffrent d’avoir été bannis, mais en m’expliquant tout ça, on dirait que tu en souffres toi aussi, non ?

- C’est vrai, de temps en temps ; mais si les femmes s’y sont faites, les hommes… je n’en suis pas sûre.

- Mais alors, est-ce qu’on ne pourrait pas revenir en arrière ?

- Je ne crois pas. Les femmes ont réussi à conquérir la paix, et elles veilleront à la sauvegarder, même si c’est parfois terrible, comme tu viens de le comprendre. »

Iris s’est assise, adossée contre sa mère, elle regarde silencieusement sa petite sœur gorgée de la douceur du lait. Rosine a terminé son dessin tout en suivant la conversation sans intervenir, consciente qu’elle ne pouvait pas tout comprendre, mais aussi qu’on venait de parler d’une question grave. Cécile s’est levée, elle a recouché Violette qui s’est endormie, elle a rangé les affaires de Rosine, et lentement, la petite famille s’est mise en route. C’est Iris qui pousse la poussette. De sa petite voix, Rosine demande :

« Dis, maman, je pourrai en voir, des hommes ? »

Cécile serre affectueuse la tête de son enfant contre elle :

« Oui, ma jolie, tu en verras, quand tu seras grande. Je vous montrerai des peintures, des photos, tout ce que je pourrai.

- Mais comment est-ce qu’ils sont faits ?

- Presque comme nous, mais avec un esprit un peu différent ; ils sont souvent plus grands, plus forts, avec des grandes mains, avec des poils, avec une voix grave ; à la place de la fente que nous avons entre les jambes, ils ont un morceau de chair, c’est leur sexe, comme les autres animaux.

- Alors, reprend Iris, si c’est les seules différences, est-ce que c’est vraiment bien qu’on les ait fait disparaître ? Pourquoi est-ce qu’on les a chassés du monde ?

- Pour qu’ils ne puissent plus rien diriger ou décider, puisque c’était là qu’ils faisaient tant de mal autrefois ; aussi bien dans une famille qu’au gouvernement des pays. Je vous raconterai des histoires d’autrefois, pour que vous compreniez comment tout ça est arrivé, parce que c’est notre histoire, et parce que ce sont souvent de très belles histoires.

- Mais à part tout le mal qu’ils faisaient, est-ce qu’ils faisaient des choses bien ?

- Bien sûr ! Beaucoup de choses merveilleuses. Par exemple, nous allons rentrer, et tu vas te mettre au piano ; alors pendant que tu joueras, pense que toute cette belle musique ancienne que tu aimes tant a été écrite par des hommes. Là, tu pourras comprendre de quoi ils étaient capables ! Et toi, Rosine, quand tout à l’heure je vais te relire quelques petits contes qui te font rire ou pleurer, tu penseras bien fort aux hommes qui les ont écrits autrefois pour des enfants comme toi ; ils les aimaient à leur façon.

- Mais les hommes, demande encore Rosine, avant d’être des hommes, ils étaient bien des enfants ?

- Bien sûr !

- Et ils étaient déjà méchants ?

- Ils le devenaient peu à peu, à mesure qu’ils devenaient différents des filles.

- Pourquoi ?

- Parce que les habitudes les y poussaient, parce qu’on ne leur faisait pas faire les mêmes choses qu’aux filles ; une fois réunis entre eux, ils devenaient souvent violents, pour montrer leur force, pour faire comme les hommes adultes, pour le plaisir de se battre ; et ils gardaient cette habitude toute leur vie.

- Mais moi aussi j’aime bien me battre, intervient Iris, et les autres filles aussi !

- Je sais, mais c’est différent, ça reste un jeu ou un sport, et je pense que ce n’est pas pour ça que tu veux du mal à celles contre qui tu te bats, ou que tu veux les supplanter ou les écraser.

- Bien sûr ; alors que les enfants hommes, oui ?

- Je ne suis pas sûre que ce soit la seule raison, mais c’est sûrement comme ça qu’ils prenaient l’habitude de haïr sans raison réelle, simplement parce que ça se faisait autour d’eux. Pour d’autres raisons aussi, comme d’être poussés par leurs parents à dominer les autres ; comme d’avoir envie de ce qu’ils n’avaient pas, pour être riches, comme on disait. Autrefois, il y avait des riches et des pauvres. Plus on était riche, plus on était fort, et plus on était fort, plus on était riche ; mais pour être plus riche que d’autres, il fallait voler les autres ! Et souvent, plus on était riche et fort, plus on était cruel avec les pauvres et les plus faibles.

- Les femmes aussi ?

- Oui, souvent ; c’était dans les habitudes.

- Et maintenant, ce n’est plus comme ça ? demande Iris.

- Maintenant, tout n’est pas parfait, mais c’est beaucoup moins grave qu’autrefois ; comme il n’y a plus ni armes ni guerres, on est toujours obligé de trouver comment s’entendre quand on n’est pas d’accord ; les plus faibles sont moins faibles, elles souffrent moins, et les plus fortes sont moins fortes et moins cruelles qu’en présence des hommes ; en plus, l’habitude de se défendre avec des mots oblige tout le monde à écouter, à réfléchir, à comprendre, à expliquer et à transiger, au lieu de chercher tout de suite à triompher, à abattre l’adversaire, et à prendre sa place et ces biens. »

Bientôt le petit groupe arrive à la maison, au bas de la ville.

« Est-ce que maman Sonia va être là pour que je lui raconte ce que j’ai vu ? demande Rosine.

- Oui, maman Sonia sera là.

- Pourquoi, qu’est-ce que vous avez vu ? demande Iris.

- Nous sommes montées sur la colline, explique Cécile, pour admirer la ville depuis la table d’orientation, tout là-haut. Ta sœur a fait le trajet comme une grande ! Elle a trouvé l’endroit magnifique, elle n’arrêtait pas de me décrire tout ce qui l’émerveillait. Alors ce soir, il faut qu’elle le raconte à quelqu’un.

- Pourquoi pas à moi ? demande Iris.

- Parce qu’un autre jour, dit Rosine avec le sérieux des enfants, on ira seulement toutes les deux, Iris, et c’est moi qui te le montrerai, et je t’expliquerai tout. »

Iris se penche pour embrasser tendrement sa petite sœur, qui lui fait admirer le petit bouquet de fleurs cueillies pendant sa promenade :

« Tu vois, ça, c’est pour maman Sonia. »

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2 - OMBRES  ET  DÉBATS

6 juin 2334

 

Cécile avait eu un sommeil agité. La lecture du Rapport sur l’État du Monde ([2]), ainsi que les questions posées par Iris et Rosine pendant la promenade de la veille, avaient ravivé chez elle des réflexions et des soucis mal réglés, qu’elle ne pouvait pas partager durant la nuit avec Sonia qui, le corps et l’esprit en paix, dormait calmement à ses côtés. Au matin, elle avait hâte d’en avoir fini avec les soins de Violette et de Rosine et avec le départ d’Iris à l’école, tant la tenaillait le besoin de rouvrir ces questions, et de se replonger dans les archives qu’elle avait constituées dans sa jeunesse. Sonia s’étonne de la voir aussi préoccupée :

« Qu’est-ce qui t’arrive, ma Cécile, tu ne travailles pas ? Tu sais que tu n’as plus que quelques jours pour préparer ton concert de Milan ! Ta partenaire doit venir demain soir pour votre dernière répétition de ce duo si difficile, et tu sais qu’elle est aussi exigeante que toi !

- Je sais, je sais, mais n’aie pas peur, ça ira ; je suis sûre de moi, ce duo me parle comme s’il avait été écrit pour moi. C’est vrai que j’ai quelque chose en tête depuis hier soir, mais tu es rentrée bien tard, et je ne voulais pas te perturber avec tout ça.

- Avec quoi ? »

Cécile lui raconte alors la longue conversation qu’elle a eue avec les filles, et elle avoue qu’elle-même n’avait jamais pris le soin de se pencher réellement sur le destin actuel des hommes, ni de comprendre comment les choses s’étaient réellement passées.

« Cécile, tout ça est si ancien !

- Je sais ; mais ces événements sont postérieurs à l’autodafé, et on doit certainement les trouver en clair dans l’un des volumes des Grandes Archives de l’époque, et aussi dans mes dossiers personnels ; alors, au lieu de travailler mon piano, j’allais m’y pencher ; je ne pourrai pas travailler tranquillement tant que ces histoires ne seront pas claires dans mon esprit.

- Mais pour ce qui est du destin actuel des hommes, tu es bien au courant, puisque tu baignes dans le milieu de la musique ; leurs communautés ont l’air de fonctionner sans problème ; si quelque chose n’était pas satisfaisant, ça se saurait, et je pense que tu en serais avertie parmi les premières, non ?

- C’est vrai ; mais j’ai besoin d’en savoir un peu plus ; il va falloir que je les côtoie un peu plus souvent, pour me faire une idée de leur mode de vie, et de la façon dont ils voient la vie, reclus et choyés, en marge de notre monde de femmes. À toi qui es si sensible, si attirée par tout ce qu’il y a de profond dans la vie, ça ne te pose pas de problème ?

- J’avoue que je n’y pense pas.

- Moi non plus, d’habitude ; mais ces questions d’Iris m’ont toute retournée. J’ai collaboré plus d’une fois avec des hommes, mais c’était en fermant les yeux, et je ne voudrais pas avoir de remords rétrospectifs, ni futurs. J’aimerais que nous fassions cette recherche à deux, veux-tu ?

- Volontiers, Cécile. Tout ce qui te touche me touche, tu sais bien. Ce sera l’occasion de profiter de notre nouvelle machine de lecture à double poste, la recherche ira plus vite.

- Allons-y. »

Les voilà à poste, la machine est allumée. Cécile annonce :

« Je recherche sur le thème "musiciens". Et toi ?

- Moi, sur le thème "communautés". Et les époques ?

- Je crois que le mieux est de commencer en 2040, puisqu’il n’y a rien avant, et de redescendre vers aujourd’hui.

- D’accord. Je vais chercher sur les Grandes Archives Centralisées ; et toi, sur tes références personnelles, je parie ?

- Bien sûr !… C’est vrai, autrefois, j’avais sur ce sujet des tas de documents personnels glanés aux archives, je les avais ajoutées à mon dossier ; mais je n’ai jamais eu le temps de les lire. Allez, au travail ! »

Après deux heures de travail, plusieurs fois interrompues par les exigences de la petite Violette pour l’une, et par des conversations téléphoniques d’affaires pour l’autre, les deux femmes comparent leurs trouvailles :

« Moi, dit Sonia, je pense avoir trouvé quelque chose sur l’origine de la vie en communauté des hommes. Voilà un article qui fait le point en 2221, mais en remontant jusqu’en 2167.

- Raconte, si ce n’est pas trop long ?

- Voilà. Tu sais que depuis environ 2100, presque tous les pays étaient déjà gouvernés par les femmes ; dans les petits pays où elles ne gouvernaient pas, la plupart des femmes avaient émigré, si bien que les hommes étaient regroupés par la force des choses. Seulement voilà, au bout de seulement deux générations, plus de jeunesse ! À différentes époques, plusieurs de ces pays ont tenté des opérations de reconquêtes des femmes, tantôt avec l’appât de bonnes conditions de vie, et tantôt par la force.

- Des rapts de femmes ? Comme dans l’antiquité ?

- Exactement, et sur une grande échelle. Mais tout a échoué. Faute de crédibilité pour les uns, et de bases arrière pour les autres. Il faut dire que les armes de destruction massives n’étaient plus opérationnelles depuis des décennies. Alors justement, ces échecs répétés ont été considérés par les gouvernantes de l’époque comme la solution pour conserver des groupes d’hommes sans qu’ils constituent un danger pour les femmes : il suffisait de les garder groupés en communautés. Et il n’y avait qu’à attendre leur mortalité naturelle pour voir fondre ces communautés. Alors que dans les pays gouvernés par des femmes, les hommes étaient encore intégrés, mais ils étaient plus actifs, plus remuants, ils posaient plus de problèmes aux directions locales.

- J’ai vu qu’il s’est passé quelque chose d’important en 2167, mais quoi ?

- Attends, c’est en 2160 que les vaccinations féminisantes ont commencé. Donc la décision a été prise de considérer que les femmes qui mettraient des garçons au monde le faisaient volontairement ; et qu’elles devaient en assumer les conséquences, puisqu’à partir de 2167, c’est à dire lorsque ces garçons ont eu sept ans, ces enfants ont été regroupés avec leurs mères dans des communautés séparées, pour que ces garçons vivent isolés, et qu’ils ne soient pas tentés de s’unir aux filles.

- Oh… Sonia, ça a dû être une période terrible !

- Sûrement. L’article fait seulement un exposé pour la moyenne de tous les pays, alors tu imagines les situations réelles ! Quelle vie !

- Oui… Il faut ajouter qu’à cette époque, face à l’indignité des comportements masculins, le sentiment de la dignité féminine était devenu le soutien de la société ; une société infirme !

- Même si nous ignorons ce que s’était réellement passé, il suffit de parcourir l’Histoire un peu plus lointaine pour admettre qu’il devait y avoir de bonnes raisons !

- Bon, mais c’est ancien, tout ça, ça concerne une époque où les couples mixtes existaient encore, et où les hommes devaient représenter environ dix pour cent des femmes. C’était encore suffisant pour exercer une tentation !

- Tu imagines celles qui étaient amoureuses du même, ou qui s’étaient mis dans l’idée d’en attirer un, les duels entre filles, la folie qui devait les prendre !

- Surtout si elles ressemblaient à ma Sonia ! »

La chaleur arrivait par la fenêtre ouverte, Sonia venait de quitter sa liseuse, et l’apparition de son décolleté robuste et bien en chair provoque un frisson sur les épaules de Cécile.

« Oh… ma Cécile, je crois que tu me cherches…

- Oui, et heureusement, je t’ai trouvée, ma belle, sinon, la folie me guetterait moi aussi, à chaque instant.

- Tous les jours ?

- Toutes les nuits aussi.

- Ma chérie… Tu veux qu’on arrête un moment ?

- Oui, j’ai besoin de tes forces pour m’y noyer, pour retrouver les miennes. Violette s’est endormie, Rosine est sortie. Viens. »

 

*

*   *

 

Un peu plus tard, les deux femmes redescendent en poursuivant leur discussion :

« Alors, toi aussi, tu as trouvé quelque chose d’intéressant dans tes archives ?

- Oui ; ça concerne des événements plus proches de nous ; mais c’est encore plus triste. En lisant, j’avais la gorge serrée.

- Oh… en face de moi, et tu n’as rien dit… Allez, respire largement, et raconte-moi.

- Enfin, c’est peut-être moi qui suis trop émotive.

- Trop, je ne crois pas, mais très, c’est certain, et j’en suis bien heureuse. Allez, courage.

- Ça s’est passé en 2220, juste avant ton article. Dans le Haut Conseil Mondial, il y avait deux tendances : d’un côté une tendance dure qui souhaitait voir diminuer plus rapidement le nombre d’hommes, sous prétexte que d’avoir à les contrôler devenait un gâchis, et qu’à cause des naissances de garçons qui trompaient les contrôles, leur nombre restait stable depuis vingt ans. D’un autre côté, les hommes se plaignaient que leurs communautés étaient trop réduites pour leur permettre d’avoir des activités valables, et ils harcelaient leurs gouvernements locaux dans ce sens. Donc la situation se bloquait un peu partout. Là-dessus, initiative groupée des hommes. Pas n’importe lesquels, les groupes de musique chorale, les choristes de tous les pays qui avaient conservé une belle tradition de musique chorale masculine : la Bulgarie, la Corse, la Croatie, le Dahomey, la Mélanésie, la Sardaigne, et bien d’autres, jusqu’au Tibet. Naturellement, depuis qu’il ne leur restait plus que la musique comme raison de vivre, tous ces groupes avaient noué entre eux des relations étroites.

- Et alors ?

- Eh bien, cette fois-ci, au lieu de se jalouser sur leurs prestations respectives, ils ont eu une idée de génie : ils ont organisé une tournée mondiale de concerts. Des concerts gratuits avaient lieu toutes les semaines dans toutes les grandes capitales. La tournée a duré plus d’un an, les groupes se succédaient de façon ininterrompue. Ils investissaient de préférence les cathédrales, les mosquées, enfin tous les édifices religieux. La musique qu’ils donnaient à entendre, et les poèmes qui la soutenaient… dépeignaient simplement la détresse des hommes abandonnés. Leur inutilité, leur solitude, leur tristesse. J’ai pu lire quelques critiques, il paraît que c’était bouleversant, quelle que soit l’origine des groupes. Je ne savais pas tout cela. J’ai noté les références de quelques uns des meilleurs enregistrements, pour tâcher de les retrouver et de les entendre.

- C’est vrai, dit Sonia après un silence, même avec plus de cent ans de recul, c’est émouvant.

- Mais attends, l’histoire n’est pas finie. Semaine après semaine, les auditoires augmentaient, il paraît que c’était si poignant qu’à la sortie des concerts, les femmes n’avaient pas honte de pleurer. En général, ce n’est pas à ce genre de manifestations que l’on rencontre les personnalités haut placées, et de fait, on ne les y voyait pas. Mais comme l’audience augmentait toujours, les chefs de gouvernement ont voulu s’y rendre ; pourtant, leurs conseillères les en ont éloignées, elles pensaient que le risque était trop grand pour elles de se montrer en larmes, et d’être sans argument pour continuer à repousser les hommes. Alors les meilleurs groupes se sont réunis pour aller chanter à La Haye, sur le parvis du palais mondial, sous les fenêtres du gouvernement. Ils étaient entourés d’une foule immense, qui les protégeait pendant leur concert. Il paraît que les fenêtres du Palais ne se sont même pas ouvertes.

- Quelle dureté !

- Oui ; même si on peut le comprendre encore aujourd’hui. Ces concerts en série ont été suivis de l’équivalent par les artistes plasticiens et par le théâtre, toujours sur le même thème du malheur des hommes. Tout ça a duré plus d’une décennie ; et puis ça s’est effrité.

- Avec quels résultats ?

- Ces concerts n’ont pas été sans résultat : les lois qui régissaient l’organisation des communautés masculines ont été revues dans un sens plus libéral, pour la taille des communautés, pour leurs modalités d’accueil, et pour le rayonnement des activités qu’elles pouvaient produire. »

Les deux femmes restent pensives un moment.

« C’est vrai que maintenant, nous ne manquons de rien, nous, les femmes ; nous sommes en paix, nous sommes en équilibre, et si nous sommes heureuses ou malheureuses, en général ça ne dépend que de nous.

- Oui. Nos anciennes dirigeantes ont dû avoir bien du courage pour persévérer dans la direction qu’elles avaient choisie, tu ne trouves pas ?

- Oui ; ou peut-être étaient-elles devenues inconscientes de ce genre de problèmes ; tout comme les hommes d’autrefois… »

Le silence les reprend dans ses plis. Mais Sonia se méfie des coups de tristesse de Cécile, et elle se lève bravement :

« Bien ; qu’est-ce qu’on fait ? On continue ? on mange un peu ? ou encore, ce que je préférerais : faire une petite pause ; mets-toi au piano, veux-tu ? J’ai envie de chanter quelques lieder de Schumann, accompagne-moi.

- Oh oui ! J’y pensais hier, justement. Bon, mais on pourrait attendre le retour d’Iris, elle ne va pas tarder.

- D’accord. Et on continuera nos recherches après manger. »

Après avoir lancé son appel, Cécile reprend la discussion :

« Donc, cette nuit, tu vois, pendant que tu dormais si bien …

- Écoute, il faut pourtant bien que je dorme, non ?

- Bien sûr, ma grande ! Je dis ça pour te faire enrager, et parce que j’enrageais d’être seule alors que tu étais là, si proche, si chaude.

- Mais alors, dans ce cas, il faut me réveiller !

- Oui, mais je n’ai pas osé, parce que d’habitude, c’est l’inverse. Et puis c’est passé, la nuit est finie. Bon, est-ce que je peux parler sérieusement ?

- Parle, ma belle, verse-moi ta sagesse.

- Tu ne crois pas si bien dire. Je réfléchissais donc à la vie de ces hommes qui sont devenus si rares, et voilà ce que j’ai trouvé dans ma tête. Autrefois, les hommes étaient indispensables à l’humanité, pour lui permettre de se reproduire, de se perpétuer. On sait que pour le plaisir, ils ont beau être dans leur rôle naturel, ils ne sont pas indispensables, et c’est aussi vrai aujourd’hui que dans l’antiquité. Alors, maintenant qu’ils sont tellement minoritaires, à quoi sont-ils utiles dans le monde ? Je dirais même indispensables ? Cherche !

- Je ne sais pas.

- Eh ! bien justement, c’est pour chanter. Aucune femme ne peut valablement prétendre avoir une voix de basse, ou même de baryton ; et même s’il en existait une, elle ne saurait pas former un chœur de voix d’hommes. Pour moi, c’est là qu’ils sont absolument irremplaçables ; tu n’imagines pas combien j’ai été émue, tout à l’heure, quand ce que je venais de lire est venu à la rencontre de mon idée de cette nuit. Les hommes y avaient justement pensé quand ils ont organisé leur tournée mondiale ; ils avaient certainement compris que leur seule force était là. Mais dans les commentaires de l’article, je n’ai rien vu qui allait dans ce sens. Rien. Voilà… »

Une porte claque :

« Il y a quelqu’un ? »

C’est Iris qui revient de l’école, accompagnée de Rosine, qu’elle conduit par la main en expliquant :

« Voilà ton petit bouton de rose, maman Sonia ; je l’ai trouvée au bord de la prairie, toute seule…

- J’étais fatiguée de courir après les papillons, dit l’enfant, ils étaient si beaux que je voulais les voir de plus près, mais ils ne voulaient pas… on aurait dit qu’ils avaient peur de moi ! Alors j’ai regardé les fleurs ; il y en avait de très belles ; elles, ça ne les gênait pas du tout que je les regarde !

- Tu n’as pas eu trop chaud, avec ce grand soleil ?

- J’ai eu chaud, mais ce n’est pas grave. J’ai soif.

- Venez. Et toi, Iris, tout va bien à l’école ?

- Si on veut ; c’est la bagarre pour les rôles dans la pièce qui sera donnée à la fête.

- Déjà ?

- Mais oui ! Il n’y a plus que trois semaines !

- Et toi, tu es contente de ton rôle ?

- Ça va.

- Tu ne veux pas en dire plus ?…

- Non ; ce sera une surprise.

- Bon, très bien. Venez, Sonia et moi, nous aussi, nous allons vous faire une surprise.

- Tout de suite ?

- Oui. Nous avions envie de faire un peu de musique à deux, mais nous avons attendu que vous soyez rentrées, pour vous offrir un petit concert.

- Ah ! Là, vous êtes vraiment chic, dit Iris ; si j’avais su, j’aurais prévenu Agathe, elle était tellement heureuse de t’avoir entendue, l’autre jour. On y va ? »

 

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[1] Voir les Documents en annexe, « État des Lieux »

[2] Voir les Documents en annexe, « État des Lieux »

 

 

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3 - AMOURS  CONJUGALES

1° mai 2347

 

Après une tournée de concerts qui l’a menée aux quatre coins du globe, Cécile est de retour à Mostar. À chaque prestation, elle a été chaleureusement félicitée, la presse unanime a célébré la grande artiste, et tout était parfaitement organisé par les soins de Sonia. Mais voilà, elle est heureuse de rentrer ; « à la ruche », comme elle dit, aujourd’hui que la maison est pleine, plutôt qu’« au château », comme elle disait autrefois.

Sonia, de son côté, a repris son métier d’avocate depuis un an, parce que depuis que la « Loi des Preuves » ([3]) est en vigueur, il y a vraiment beaucoup de travail, même dans la petite ville de Mostar. Pour elle, c’est beaucoup de mener de front ses deux activités : pas plus que les prestations de Cécile, les causes à défendre ne sont pas prévisibles, et comme ces deux activités n’ont aucun rapport, il lui faut toujours porter ensemble les deux casquettes, ou même les trois en l’absence de Cécile, elle qui doit veiller aux enfants, et Sonia est souvent fourbue.

Conscientes du poids de ces efforts, les deux femmes ont décidé de se réserver ce Premier Mai pour elles seules, puisque depuis des temps immémoriaux, il est dit qu’on ne doit pas travailler ce jour-là. Elles ont prévenu les filles : qu’elles se débrouillent seules ! Aujourd’hui, service minimum. Pour une fois, elles ont décidé de faire la grasse matinée ; pas forcément pour échanger leurs plaisirs, mais pour se redire face à face leur amour et leur joie de vire ensemble.

Cécile s’est réveillée la première, comme le plus souvent ; blottie contre la chaleur de sa compagne, elle aime prolonger son rêve éveillé, les yeux mi-clos, elle aime la liberté de pensée que lui laisse ce délai avant de plonger dans sa journée. Avec bien des précautions, elle s’accoude sur l’oreiller pour jauger la situation : soleil sur le lit, gazouillis par la fenêtre ouverte, ciel bleu, pas de vent, la journée s’annonce belle. Dans cette lumière encore adoucie, dans la chaleur du lit, elle est heureuse de surveiller le sommeil de sa compagne, d’observer de près son visage détendu, d’imaginer où en est son rêve, de supputer l’heure de son réveil, qu’elle se garde bien de hâter mais qu’elle souhaite pourtant prochain. En se gardant du moindre mouvement, elle se penche pour guetter l’aurore de ce regard aimé, pour découvrir les premiers nuages qui feront trembler ces paupières ; elle sait que dès son réveil, elle se blottira de nouveau dans ces bras, avec des façons et des mots un peu puérils ; Sonia aime bien ce jeu équivoque, qui permet d’échanger des idées et des mots importants, sans effort d’approche ou de composition. Brusquement, dans le jardin, c’est le drame : un intrus a dérangé le gros merle, qui clame bien fort son indignation en prenant son envol pour se réfugier plus loin ; et Sonia ouvre les yeux, en hochant la tête :

« Quand même, il exagère, celui-là, qu’est-ce que tu lui as fait ? »

Cécile, de quelques caresses à son visage, fait mine de la pousser à se rendormir, mais en sachant bien ce qui va s’ensuivre : Sonia se redresse, elle la serre dans ses bras sous son regard sévère, comme pour la mettre à la question :

« Allez, avoue ! Tu m’examines depuis combien de temps ?

- Je ne sais plus… tout éveillée, je rêvais que j’étais dans ton rêve…

- Bon… c’est vrai, je t’observais du coin de l’œil ; ça va, mais seulement pour cette fois-ci ! Allez, tu as droit à ton un petit câlin, puisqu’il fait beau. Qu’est-ce que tu veux faire aujourd’hui, ma Cécile ?

- Rien ; ou plutôt, rien d’autre que parler.

- Qu’est-ce qu’il y a ? Tu cherches à me dire quelque chose de particulier ? On a des problèmes ?

- Mais non ; je voulais seulement que nous prenions le temps pour… pour nous rendre compte que nous sommes heureuses, pour nous le dire, pour comprendre pourquoi, et pour veiller à ce que ça continue. De temps en temps, j’ai besoin que nous nous retrouvions seule à seule, pour le plaisir, pour jouir profondément… de cet amour de toi qui me tient toujours si fort.

- Moi aussi, je t’aime toujours autant, ma belle ; ça fait… vingt-deux ans que te m’as conquise, et tu n’as toujours pas fini. Pour moi, tu es comme un trésor que je n’aurai jamais fini d’estimer, je découvre sans cesses des côtés de toi qui m’émerveillent.

- Eh ! bien moi, aujourd’hui, je dois prendre le temps pour te dire ceci : chaque jour, je suis consciente de tout ce que tu fais pour me rendre la vie douce, chaque jour je reconnais la trace de ton action, de ton passage, comme celle d’un parfum ; si tout m’a été léger, c’est parce que tu étais à mes côtés, et bien souvent sans même que je le sache. Chaque jour, je tâche de faire le point pour m’en rendre compte, et pour te remercier intérieurement.

- Mais Cécile, ma jolie, comment faire autrement ? Depuis que tu as posé ta main sur moi il y a vingt-deux ans, depuis que tu m’as choisie, et depuis que j’ai décidé que tu étais la femme de ma vie, j’étais déjà convaincue que tu étais une femme d’exception. Évidemment, maintenant que tu es auréolée de succès, ça paraît évident à tout le monde ! Mais moi, je persiste à te regarder avec mes yeux de jeune fille. Tout le monde pense que tu es la plus grande pianiste du siècle, puisqu’il en faut une : très bien ; moi, j’en étais convaincue depuis le début ! Pour être une grande pianiste, il ne suffit pas de savoir bien jouer, ce n’est pas à toi que je vais l’apprendre ; eh ! bien, être la compagne d’une personnalité comme la tienne, ça se mérite, et continuer à retenir ton amour… c’est mon plus grand bonheur. »

Un peu confuse, Cécile s’agite pour se libérer, mais Sonia la maintient fermement contre elle :

« Ne t’en va pas ! Je te dis que je te garde ! Tu n’es pas bien, contre moi ?

- Si, justement… ou plutôt, je pense que je ne te le rends pas assez bien, et c’est bien pour parler de ça que je voulais garder libre toute cette belle journée.

- C’est gentil, ma chérie, mais… ne te pose pas trop de questions, tu me rends très bien mon amour ; tu es comme tu es, ça me suffit, et si tu as l’impression de ne faire aucun effort, c’est encore mieux.

- Mais enfin, pourquoi est-ce que je mériterais tant de bonté sans même faire l’effort d’y prétendre, ou d’y répondre ? Je ne suis quand même pas une reine à qui tout est dû ?

- À qui tout est dû, non ; mais une reine, oui : la mienne.

- Bon… sans abdiquer, mettons que je me rends pour un instant, et seulement pour te comprendre : en quoi, par quoi est-ce que je règne sur toi ? Qu’est-ce que tu distingues chez moi qui te ravit à ce point ?

- Vous êtes bien curieuse, ma belle Cécile…

- Je n’ai pas le droit de savoir ?

- Je n’en suis pas sûre ; tu pourrais en être trop fière…

- Mais bien sûr que je suis fière ! Je suis fière de t’avoir conquise, fière de t’avoir gardée, fière de vivre à tes côtés, alors… je n’aurais pas le droit de savoir pourquoi, simplement en vivant, je te rends heureuse ?

- Tu as raison, tu as le droit de savoir ; mais c’est vraiment difficile à dire ; surtout à toi !

- Pourquoi, surtout à moi ?

- Parce que, dire pourquoi je t’aime… c’est de la poésie vivante, c’est plonger dans le rêve en toute lucidité ! C’est faire pour toi ce que tu fais pour nous : révéler la beauté ! Rendre compte de la richesse humaine !

- Je t’adore, ma grande. »

Quittant le face à face qui les tenait enlacées, Cécile se retourne pour se lover dans les bras de Sonia, de façon qu’elle puisse lui parler sans la voir ; derrière elle, Sonia s’installe en chien de fusil, la tête au creux de son épaule, pour que sa confidence s’adresse à la belle chevelure noire où elle va noyer son visage en chuchotant.

« Moi aussi, reprend Cécile, je tâcherai de te dire comment je t’aime et pourquoi j’en suis fière, mais là, tu me fais tellement plaisir, je veux t’écouter ; n’aie pas peur, pas de fausse modestie, je peux comprendre à demi-mot. Dis-moi qui je suis, et je te dirai qui tu es.

 - Je vais d’abord essayer de dire comment je te voyais au début. Avec le recul du temps, j’ai de la peine à retrouver qui j’étais moi-même quand je me suis attachée à toi. Comme les autres, je te voyais brillante, talentueuse, expansive, avec une sensualité à fleur de peau qui m’attirait plus, même, que ta beauté… jusqu’à en être malade ! Voilà comment je te voyais ; et là-dessus, c’est toi qui viens me séduire ! J’y croyais à peine, tellement j’étais heureuse.

- Pourtant, si j’ai bon souvenir, tu as fait bien des manières pour me céder, non ?

- Oui, enfin… je ne sais pas si tu en es consciente aujourd’hui, mais c’est moi qui suis venue vers toi, et j’étais bien inquiète de manquer d’atouts pour te séduire ; ensuite, en effet, tu es venue vers moi ; comme je savais que tu avais du succès, j’ai choisi de me faire désirer, pour être sûre que c’était bien moi que tu voulais ; et non pas une de plus pour orner ton tableau de chasse ; je t’assure que c’est vrai… tu me pardonnes ?

- Oui, ma grande, je te pardonne, je reconnais que tu as résisté avec beaucoup de classe. Va, continue.

- C’est vrai, tu as forcé ma garde avec une habileté, une audace que je ne te soupçonnais pas et que j’ai admirées ; j’étais folle de joie. Je crois que dès le début de notre intimité, j’ai su qui tu étais, et j’ai compris ce qu’il y avait au fond de toi et qui m’enchantait ; si je dis ça maintenant, c’est parce que ça ne s’est pas démenti depuis cette époque. Attends, que je me concentre un peu… »

Les deux femmes jouent un instant avec leurs mains, pour tenter de relâcher la tension qui les tient ; Sonia reprend :

« Voilà, justement, je vais pouvoir parler de toi en parlant de tes mains. Avec elles, je crois que tu es capable de tout. Quand tu parles, elles sont le prolongement de tes paroles, mais… elles contiennent une gestuelle presque enfantine, que tu sembles inventer à chaque instant. Au piano, comme elles sont petites, tu les fais voler au-dessus du clavier comme si tu les lançais à l’aveuglette, pour le plaisir de découvrir le résultat ; mais comme tu es douée et que tu les surveilles quand même un peu, tout se passe bien, et elles t’offrent un pouvoir d’invention qui nous ravit. Quand tu en fais des caresses, je pense que c’est la même chose pour les enfants et pour moi : on a l’impression que tu découvres chaque fois le pouvoir d’une caresse, qu’il n’existait pas de grammaire des caresses et que tu viens d’inventer celle-ci ou celle-là, pour cette enfant ou pour moi. Quand tu es fâchée et que ça déborde, que tes gestes transforment les mots en barbelés ou que ta gifle claque comme une porte, c’est comme si tu nous découvrais la puissance du geste, que tu sais adapter à ce qui est en cause et non à ton humeur. Mais quand tes mains rythment la musique que tu écoutes devant tes élèves ou avec nous, qu’elles accompagnent un poème ou un roman que tu nous révèles, ou qu’elles nous décrivent une peinture ou une œuvre plastique, alors on entre dans ton rêve, ce n’est pas les contours de l’œuvre qu’elles dessinent, c’est ton regard vers cette œuvre, avec tout l’enrichissement de ton tempérament.

- Mes mains ? Tu vois tout ça dans mes mains ?…

- Oui ; si j’étais plus éloquente, je pourrais en dire autant de tes mimiques, ou de ton sourire, ou même de tes prestations d’artiste. Mais en évoquant tes mains, j’essayais parler des choses qui te définissent le plus profondément, de cette personnalité si riche que tu nous offres sans cesse : ce tempérament à la fois juvénile et grave, créateur et modeste, ce besoin d’émouvoir ceux qui t’entourent, cette sûreté de toi qui te garantit si parfaitement contre tout faux pas, et en même temps ce besoin de t’offrir à découvert pour mieux te faire comprendre… C’est ce que j’ai compris il y a vingt-deux ans, rappelle-toi, un certain premier mai ; ce matin-là était peut-être aussi beau qu’aujourd’hui, mais il est devenu rayonnant quand tu t’es mise à nu devant moi, au figuré comme au propre, et sans refuge possible, pour m’offrir toute la beauté invisible et visible dont tu étais capable ; tu étais prête à tout pour me séduire, comme tu le viens de le dire avec raison.

- Oh… c’est vrai, c’était un premier mai, je me rappelle… Mais je l’ai fait sans calcul, seulement parce que je t’aimais déjà alors que j’étais encore à ta conquête… J’en étais au point de… de ne plus supporter d’attendre, j’avais besoin de me montrer tout entière, non pas pour briller, mais pour te faire plaisir, pour m’offrir à toi comme un bouquet de fleurs ; tu les attendais avec tant d’ardeur, ces fleurs…

- C’est vrai, ma belle, je les attendais, je t’attendais ; j’étais très émue, et tu m’as émerveillée. Aujourd’hui, vingt-deux ans plus tard… je constate que rien n’a changé, sauf que tu as acquis des forces et des beautés nouvelles, qui sont devenues pour moi de raisons nouvelles de t’aimer. »

Blotties l’une contre l’autre, les deux femmes restent un instant silencieuses, attentives au ramage d’une fauvette.

« Moi, reprend Cécile, il faut que je t’avoue quelque chose, que je t’ai déjà dite mais qui a son importance dans ce qui nous occupe ici : cette force que tu me reconnais, c’est à toi que je la dois, c’est sous ton regard, dans ta chaleur et dans tes bras que je la puise, dans la sécurité de ta présence, sous ton aile… Si je n’avais pas ton amour pour me nourrir, ma Sonia, je ne serais sans doute pas grand chose !

- Mais je suis comme toi ! Je me démène sans cesse, j’organise, je m’efforce de convaincre les unes et les autres, je planifie les jours et les saisons… mais c’est pour toi, ma Cécile ! Sinon, je ne ferais pas grand chose de moi, je serais même un peu paresseuse, je crois…

- Oh, non, surtout pas ! C’est à moi d’être paresseuse quand je suis dans tes bras, ou plutôt… attends, dis-moi aussi comment tu me vois quand tu me prends dans tes bras…

- Ah… là, tu le sais bien, ma belle, tout change ; j’ose à peine te le dire : quand tu viens vers moi pour te blottir dans mes bras, tout est renversé, là, c’est la fête, c’est la vie à l’envers, c’est le carnaval… Si nous devons tout nous dire ce matin, je dois dire que quand je te tiens dans mes bras, je fais de toi mon jouet, ma balle, ma boule de chair, mon instrument ; je te lance et je te rattrape, je te poursuis et je t’enferme, je te dévore ou je te déguste, tu es ma guitare, mon violoncelle, mon hautbois… tu deviens mon poème vivant, et j’oublie tout ce que nous avions en tête avant ce moment-là…

- Tu ne m’avais jamais dit tout ça…

- Bien sûr… Tu sais, la première fois, avant même de t’avoir touchée, c’est toute cette richesse que je m’apprêtais à t’offrir ; je n’osais pas t’en parler, je craignais que tu te rebiffes, que tu trouves mon regard sur toi trop pesant… eh ! bien, aujourd’hui, c’est pareil, sauf que j’ai osé en parler.

- Alors voilà ; nous sommes si bien ensemble, qu’il m’aura fallu attendre plus de vingt ans pour comprendre tout ça ! Parce que pour moi, c’est exactement l’inverse, ou plutôt le complément : chaque jour, dans la vie courante, je cherche comment te séduire un peu plus, pour mon plaisir ou pour te remercier de tout ce que je te dois ; mais quand tu me tiens dans tes bras, devant le feu qui pétille dans tes yeux, devant la grandeur de ton corps, devant ton désir d’user sur moi de ta force physique qui me dépasse tellement, je n’ai plus qu’un espoir : que tu fasses de moi tout ce qui peut te passer par la tête, exactement comme tu viens de me le dire, que tu me violentes, que tu te déchaînes, et que tu m’entraînes jusqu’au ciel ou jusqu’aux abîmes les plus profonds… Là, au bout d’un instant, que je ferme les yeux ou que je te regarde, j’ai l’impression de ne plus être que la toute petite auxiliaire de ton immense plaisir, et… j’en suis folle de joie ; m’offrir à toi, n’être plus que ton jouet, voilà ma passion ! Serre-moi bien, ma Sonia… Tout de suite, fais-moi chanter, il fait si clair… »

 

Détendue et comblée, c’est Sonia qui veille maintenant sur le sommeil de son trésor ; après la tempête qu’elle est fière d’avoir déchaînée pour le plaisir de sa compagne, elle se laisser pénétrer par la douceur immobile de cette chaleur tant aimée ; encore emmêlée à son corps, Cécile s’adonne au sommeil avec la même ferveur qu’autrefois, comme une enfant rassasiée de lait, de caresses et d’amour.

« Le temps passe bien vite, pense Sonia ; ma Rosine vient d’avoir dix-huit ans, et la voilà femme, au point qu’elle nous a presque imposé d’aller débuter sa vie de couple chez son amie ! Jamais plus je ne la sentirai contre moi pour me témoigner son amour, comme je sens ma Cécile le faire en ce moment dans ce bel abandon… Au fond, c’est ça, un couple, c’est cet infini d’amour d’adulte qui couronne le désir ; ce n’est pas l’amour maternel, mais ça en procède un peu… Quel bonheur ! Que c’est simple, finalement, d’être heureuse !

« Oui, enfin… c’est simple pour moi, parce que pour ma Cécile, ça paraît un peu plus compliqué, c’est vrai ; notre union est profonde et stable, et pourtant, il faut que je m’efface de temps en temps, il faut que je la laisse s’éloigner, il faut qu’elle se sente libre d’aller voir ailleurs comment on aime, et comment elle rayonne devant d’autres yeux ; je ne vais pas l’attacher, la tenir à la longe ni lui rogner les ailes, elle est comme ça ; d’ailleurs, maintenant, je suis absolument sûre qu’elle reviendra chaque fois, et je suis même heureuse qu’elle ose user de sa liberté, puisqu’elle sait l’utiliser avec sagesse ; je suis même fière quand elle revient, l’aventure la rend plus riche, elle conforte notre attachement, et excepté quelques heures ou parfois quelques jours, elle ne me prive d’elle en rien ; son éloignement m’apprend à être sage ; moi qui voyage souvent, j’ai tellement d’occasions d’en faire autant… Oui, autrefois, ça m’est arrivé… mais maintenant, ça ne m’intéresse plus, je n’ai plus besoin d’aller voir ailleurs : que je sois n’importe où, ma Cécile est toujours là auprès de moi, dans mon esprit, dans mon cœur, aussi sûrement qu’elle est là contre moi… je ne veux qu’elle, je n’aurai plus jamais qu’elle entre mes bras. »

Sans doute ravie à son rêve par une brise du jardin, Cécile émerge de son sommeil dans un sourire. Elle étreint sa Sonia en guise de salut, et après un instant de silence, elle renoue le fil de la matinée :

« Maintenant que tu m’as dit comment tu me voyais, ma Sonia, j’ai l’impression que je me connais mieux ; tu m’as vraiment fait plaisir en me disant tout ça, mais tout ce que tu as dit était en ma faveur ; tu n’es peut-être pas très juste ; ou bien tu es partiale.

- Bien sûr que je suis partiale ! Sois tranquille, si j’ai à te dire des choses hostiles, je saurai bien comment te les présenter gentiment ! Et puis… je ne sais pas décrire ou dessiner la beauté comme toi ; je t’ai dit tout ce que je pouvais pour te faire comprendre comment je continue à te voir et à t’aimer ; alors à ton tour, maintenant, je suis impatiente de t’entendre ; tu veux bien ?

- Oui, mais… est-ce que je vais savoir dire les choses aussi clairement que toi ? Après tout ce temps qui a coulé, c’est difficile de te dire comment j’ai été séduite, attirée, éblouie par ton apparence, ma Sonia, celle de ton visage et celle de tout ton corps, par la confiance que tu m’inspirais, par le refuge j’étais sûre de trouver chez toi.

- Pourquoi avais-tu besoin d’un refuge ?

- Pour encadrer l’infinie liberté dont je me sentais capable, et qui m’attire encore de temps en temps, tu le sais. Quand je t’échappe, c’est parce que je ne peux plus choisir entre ce que je désire peut-être et ce que je désire vraiment ; et je sais que tu comprends ça, même si tu n’en as guère besoin toi-même ; je vais jusqu’à penser que mes escapades… ne te blessent pas, que tu les approuves, que parfois tu arrives même à les vivre à travers moi… est-ce que j’ai tort ?

- Non, ma chérie, tu n’as pas tort, tu vois très clair.

- Tu es la seule devant qui je me prosterne, ma Sonia, devant qui j’abandonne jusqu’à ma dernière barrière, devant qui je veux être vaincue avant de combattre ; parfois, il me suffit d’un regard sur toi, ou d’un regard de toi, et j’ai besoin d’être ta chose.

- Mais alors… quand tu es… ailleurs, c’est si différent ?

- Mais oui ! C’est le contraire absolu ! Quand je suis ailleurs, comme tu dis, je me sens cuirassée dans mon habit de lumière ! Je livre bataille, j’assiège ! Je soumets, je pille, je me repais ! »

Sonia est abasourdie devant cette franchise, qu’elle comprend mal, tant il lui semble que Cécile se dépeint autre qu’elle ne paraît ; elle secoue lentement la tête d’un air sceptique :

« Il te faut vraiment tout ça pour vivre ?

- Tout ça, oui, de temps en temps, pour vivre libre, et pour être encore plus heureuse auprès de toi. Tu m’étonnes, ma chérie, depuis le temps… tu n’avais pas compris tout ça ?

- Mais si, ma Cécile, dès le début j’avais compris qu’il te fallait cette liberté, tu le sais bien ; mais à te l’entendre dire aussi clairement, j’en suis à la fois attendrie, bouleversée, et… surtout fière de toi.

- Ah… voilà ce qui me fait le plus grand plaisir d’entendre ; je m’en doutais un peu, mais je n’en étais pas sûre ; je savais que notre union était solide, mais là, elle devient solide comme le roc !

- Non, comme la montagne, sur laquelle peut s’enraciner la vie la plus variée.

- Dis-moi, ma grande chérie, est-ce que par hasard… de temps en temps, tu n’irais pas jusqu’à aider un peu le hasard de mes rencontres ?

- Moi ?… Enfin, qu’est-ce qui te fait penser une chose pareille ?

- Certaines rencontres, par exemple, où justement le hasard n’avait pas bien sa place ; ou encore… ton sourire, quand je t’exposais la personne que j’ose être ailleurs qu’en face de toi ; et même là, quand je te parle, cet autre sourire moqueur me fait comprendre que j’ai raison ; tu m’aimes à ce point-là…

- Et encore plus que ça, ma belle, puisque je vais aller préparer le petit déjeuner pendant que tu réfléchis. Je vais faire une caresse aux filles, voir si tout va bien, et nous allons déjeuner. Ensuite, nous poursuivrons notre journée d’amoureuses. Ça va ?

- Ça va ; tu es adorable ; mais ne tarde pas trop !

- Écoute bien ce que disent les oiseaux, tu me le raconteras. »

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4 - LE  CLAVIER  TEMPÉRÉ

4 septembre 2347

 

Cette fin de septembre était magnifique. Cécile et Sonia savaient que toutes les deux seraient retenues tard ce soir-là, mais elles s’étaient quand même donné rendez-vous dans un grand café du centre pour profiter ensemble de la belle lumière du soir en revenant dans leur Ruche - c’est ainsi qu’elles nommaient leur belle maison qui trônait, seule sur son petit promontoire, en dehors de la ville, et que vingt ans plus tôt elles nommaient leur Château. Sans souci du temps qui passait, Cécile attendait depuis un long moment, absorbée par le déchiffrage à vue d’une partition qu’une élève venait de lui soumettre. Bousculant quelques tables, en se pressant sur les dix derniers mètres, Sonia arrive, tout essoufflée :

« Quelle foule ! C’est insupportable de perdre son temps comme ça, excuse-moi d’être en retard, mais…

- Mais tu es là, ma Sonia ! Tout va bien, le soleil brille toujours !

- Oui, mais je t’avais promis…

- Allons, ma grande, calme-toi ! Tout va bien, je te dis ; assieds-toi, je te commande un chocolat.

- C’est vrai, je suis nerveuse. »

Dans la salle, le bruit de fond est doux et sympathique, il rend leur conversation intime.

« Alors ? Ça y est ? demande Cécile.

- Oui ; mais ça n’a pas été facile, tu sais…

- Oh ! Je m’en doute !

- C’est une méchante orgueilleuse ; mais nous sommes obligées d’en passer par elle, n’est-ce pas ?

- C’est ça ; pas trop dur ?

- J’ai gardé mon calme, j’ai bataillé pas à pas, et…

- Et elle a signé ?

- Elle a signé.

- Avec toutes les conditions, la salle, les horaires, la publicité ?

- Bien sûr ; sinon je repartais !

- Tu es un ange !

- Mais non ; je suis ta patronne, et ta servante, tour à tour.

- Et ma bien-aimée, c’est quand ?

- Oh ! Tout le temps ; quand je me bats pour toi, c’est comme si tu étais à mes côtés. C’est toi, mon ange.

- Alors nous sommes deux anges. Allez, si on risque de s’envoler, viens, on rentre.

- Écoute… tu sais que je suis gourmande, laisse-moi savourer mon chocolat…

- Oui, mais tu sais que moi aussi je suis gourmande, mais de toi ; et ce soir, c’est encore loin !

- Je t’adore… voilà, on y va. »

Elles retrouvent leur petit cab, et pendant qu’il les élève doucement et sans bruit, elles peuvent jeter un coup d’œil sur ce quartier de Mostar encore ensoleillé ; puis le cab prend de la hauteur, il accélère, le chuintement de l’air s’établit, le doux balancement les berce pendant que la ville défile à leurs pieds, et un instant plus tard, le petit véhicule les dépose sur le parvis de leur Ruche. Les deux amies reprennent pied, elles vont s’asseoir sur le banc pour assister au coucher du soleil, enlacées calmement dans le silence du lieu. C’est très beau ; pas un souffle d’air ; la brume du soir poudre légèrement la ville sous le regard fatigué du soleil couchant qui fait son lit au fond de la vallée, en faisant jaillir l’or des premières feuilles d’automne, sur les collines d’en face. Pour l’accompagner dans ses adieux du soir, deux petits nuages arrivent lentement, et peu à peu la douce lumière devient orange, elle étend son pinceau sur toute la ville, puis jusqu’à l’horizon des montagnes, à l’est. Le temps d’admirer les gracieux tournoiements d’un vol de pigeons, le scintillement d’une fenêtre qui se ferme, d’écouter au loin des cris d’enfants, les jappements d’un chien, et le soleil aura lentement disparu derrière ses paupières incandescentes.

Dans l’instant d’un regard intérieur, Cécile se sent revenue des années plus tôt ; ravivant ses souvenirs, elle revoit l’enthousiasme de Rosine enfant qui découvrait ce panorama ; puis la décision prise avec Sonia de faire construire ici leur maison commune ; ensuite, le temps a coulé, les trois filles ont grandi ; sa renommée de pianiste aussi, et son amour de la musique continue de la faire vivre, avec l’amour de ses filles, et l’amour de Sonia.

Émue par ses propres pensées, Cécile étreint Sonia qui s’abandonne avec simplicité ; elle s’apprête à l’entraîner vers la maison, décidée à se lancer avec elle dans l’enclos de leurs plaisirs privés :

« Dis, ma belle, j’ai envie de te donner ton bain ; tu veux bien ?

- J’allais te le proposer. Où sont les filles ?

- En principe, Iris doit rentrer tard avec Sophie, Rosine ne va pas tarder, et Violette est chez son amie. On a du temps, tu vois, et après, on pourra dîner ensemble toutes les cinq ; tu veux bien ?

- Sûr !… Mais dis-moi, je ne vois pas souvent Violette ; déjà une liaison qui dure, à son âge ! Quatorze ans, c’est bien jeune…

- Dis donc ? Rappelle-moi un peu ce que tu faisais pendant ta première jeunesse, veux-tu ? Je ne me souviens plus très bien…

- Oh… je disais seulement ça pour m’en amuser ; mais je ne sais pas qui est son amie ; quel âge a-t-elle ?

- C’est la belle Ingrid, qui habite au bas de la colline.

- Ah ! Oui, je vois ; elle était déjà belle enfant ; et maintenant ?

- Maintenant, c’est une belle femme, elle a bientôt vingt ans, et elle vient d’obtenir sa maîtrise de littérature ; tu te rends compte ! Je comprends Violette, ces belles Slaves sont vraiment irrésistibles…

- Tiens, c’est gentil de me dire ça, à moi ! Mais je voudrais quand même bien voir Violette, et Ingrid aussi, pourquoi pas, j’aimerais la connaître un peu, maintenant qu’elle est adulte.

- Une autre fois, j’y veillerai.

- Et la thèse d’Iris, ça avance ?

- À grands pas, d’après elle ; mais j’ai l’impression que c’est plutôt dans le brouillard.

- Il faut que je trouve le temps de m’intéresser un peu plus à ce qu’elle fait, ça doit être passionnant.

- Demande-le lui, passe une heure avec elle ; mais je sais, tu es tellement prise ! »

Un moment silencieuses devant la ville qui scintille dans le ciel maintenant assombri, les deux femmes s’étreignent, chacune est heureuse de sentir la chaleur de l’autre ; la fraîcheur est descendue, les chauves-souris ont chassé les pigeons ; Cécile se lève :

« Allez, viens, ma belle, j’ai trop envie de m’occuper de toi, maintenant. »

Sonia se laisse guider, elles rentrent. On entend là-haut jouer de la flûte, c’est Rosine qui est rentrée plus tôt. Cécile entraîne Sonia vers leur quartier privé.

 

Une heure plus tard, les femmes se retrouvent au salon. Cécile fait le point pour le lendemain :

« Dis-moi, Sonia, est-ce que mon rendez-vous de demain tient toujours ?

- Mais oui, ma Cécile, ne te fais pas de souci ; madame Mayer a même dit qu’elle se ferait assister par sa directrice technique.

- Ah, parfait. Je la connais, et je crois que face à elle, je serai plus libre.

- Mais pourquoi ne serais-tu pas libre ? Écoute, Cécile, veux-tu que nous en parlions avant ?

- Je veux bien. Comment penses-tu qu’il faut présenter les choses ?

- Mais d’abord, qu’est-ce que tu as dit exactement, pour provoquer ce rendez-vous ?

- J’ai seulement dit que j’étais disposée à prêter mon nom et mon renom pour justifier des modifications à la conception et à la fabrication des pianos.

- Bon ; c’est simple, ce n’est quand même pas une affaire d’État !

- Non ; mais quand on est le meilleur des deux plus grands facteurs de pianos du monde et qu’on a la responsabilité de la fabrication de près d’un demi million de pianos par an, on réfléchit avant de s’engager.

- Écoute, essaie de faire comme si j’étais madame Mayer qui dirige les établissements Gutendorfer, explique-moi exactement ce que tu veux, et pourquoi ; comme ça, tes arguments seront prêts.

- Bien. J’admets que l’on me considère en ce moment comme la meilleure pianiste au monde, j’en suis fière et je fais toujours de mon mieux pour continuer à mériter cet hommage. Mais pour les pièces que j’ai interprétées avec le plus de plaisir et de succès, par exemple, quand j’écoute certains enregistrements anciens, j’ai peur d’entendre la comparaison. Ce n’est pas raisonnable d’ignorer cet aspect des choses. Et j’ai beau essayer d’y puiser des améliorations… c’est impossible.

- Et qui sont ces interprètes insurpassables ?

- Des hommes, bien sûr.

- Alors qu’est-ce que tu en conclus ? Qu’il faut que tu reprennes des leçons ?

- Arrête, c’est sérieux ; il ne s’agit pas d’interprétation, ni de technique.

- Alors ?

- Eh bien voilà où j’en suis : il y a très longtemps, les pianos ont été conçus par des hommes et pour des hommes, avec des gros doigts, des bras lourds et une force musculaire que n’ont pas la plupart des femmes ; depuis cette conception, l’instrument n’a évolué que par l’intérieur, mais pas par le clavier ; quand les femmes ont brillé au clavier, elles ont fait de leur mieux avec un instrument qui n’était pas à leurs mesures, et c’était fatal que la plupart restent surclassées par les hommes. Mais maintenant, comme il n’y a pratiquement plus d’hommes, je pense qu’il est temps de franchir le pas, et d’oser réaliser des pianos conçus pour des mains de femmes.

- Bon, tout ça est clair ; je pense que c’est seulement un problème de coût d’étude et de mise en fabrication, et qui ne te regarde pas ; ce qu’il faut, c’est présenter la question avec les bons arguments au bon moment, non ?

- Pas seulement. Le problème, c’est que quand les pianos futurs seront adaptés aux mains des femmes, ils ne seront plus jouables par les plus âgées qui ont eu l’habitude des pianos classiques, ni par les hommes ; ils seront trop fragiles pour eux, leurs gros doigts ne logeront même plus entre deux touches.

- À ce point-là ? Quelles modifications envisages-tu de demander ?

- Regarde mes doigts, et en pensée, compare-les avec les doigts des pianistes hommes, dont tu as vu les photos ! Rends-toi compte, je demande une mise à l’échelle des dimensions aux deux tiers.

- Pour les touches, pour tout ?

- Bien sûr. Ça donnera des masses et des efforts divisés par deux ou trois, tu vois le résultat ! En plus, quand les enfants vont pouvoir commencer en jouant sur un instrument adapté à leurs petits doigts, comme on le fait pour le violon ou le violoncelle, tu vois l’importance pédagogique !

- Ça, c’est vrai ; mais tu n’as pas peur que la sonorité soit trop faible ?

- Pas du tout ! Et elle sera encore très supérieure à celle des premiers instruments de l’époque classique, et tu sais bien que les systèmes d’amplification sont capables de tout, maintenant ; on s’en sert déjà sur les pianos existants, alors sur les nouveaux, on ne verra même pas la différence.

- Mais dis-moi, toi-même, es-tu sûre de t’adapter rapidement à un tel clavier ? tu n’as pas peur des fausses notes ?

- Si, bien sûr ; mais je prends le risque, je regarderai mes mains ; je suis encore jeune, j’ai le temps de m’y faire ; et puis j’en ai tellement envie ! Et si jamais je n’arrivais pas à m’en tirer, ce sera aux générations suivantes d’en profiter. Ce que je voudrais essayer d’obtenir en plus, justement, c’est qu’ils acceptent de maintenir les deux fabrications pendant un certain temps, mettons pendant une génération.

- Ah !… Comment penses-tu t’y prendre ?

- Je ne sais pas, et je te demande conseil, si tu veux bien te battre à mes côtés.

- Écoute, Cécile, je suis ton impresario, je ne peux pas faire moins ; mais je n’avais pas vu les conséquences jusqu’au bout, comme toi. Est-ce que tu en as parlé à d’autres pianistes de haut niveau ?

- Non ; j’en ai seulement parlé à des musiciennes expertes et qui font de l’enseignement ; elles sont de mon avis : on aurait beaucoup à gagner en qualité de jeu et en pédagogie. Et je suis persuadée qu’on va découvrir le même problème pour la plupart des autres instruments ! Alors si le pas est franchi avec le piano qui est l’instrument le plus compliqué, donc le plus cher, tous les autres ne manqueront pas de suivre.

- Bien, alors qu’est-ce que tu envisages de faire pour obtenir que les deux fabrications soient conservées ?

- Du chantage sournois, je ne vois que cette possibilité. Si les deux formats sont conservés, je me déclarerai satisfaite du nouvel instrument ; sinon… ce serait pour eux une perte sèche si je décidais de décrier le nouveau format… quelque chose comme ça ! Je ne le ferai pas, bien sûr, mais il faut que la maison Gutendorfer croie que je le ferai. Ce n’est pas facile ! As-tu une autre idée ?

- Laisse moi y réfléchir un moment. Tiens, joue-moi quelque chose pour me convaincre, pendant que je vais faire du café.

- Bonne idée. »

Alors que Sonia s’affaire, Cécile s’installe au piano, elle réfléchit un instant, et elle entame la sonate de l’opus 111 de Beethoven. À peine séparée par une demie cloison, Sonia écoute sans être vue. Elle aussi connaît la sonate par cœur, mais ce qu’en fait aujourd’hui Cécile est si imposant, si bouleversant qu’elle s’assied, immobile et les yeux clos, pour donner libre cours à son émotion, en suivant pas à pas le déroulement de l’œuvre. Elle comprend que Cécile est en train de lui faire un cadeau intime, en lui donnant la preuve que ce qu’elle s’apprête à réclamer n’est pas immérité, et elle se rend compte que dans quelques passages, Cécile, effectivement, est peut-être un peu gênée par ce magnifique piano un peu trop grand pour elle : quelle suprême délicatesse elle pourrait développer avec ses petits doigts si sensibles ! Quels contrastes mieux rendus elle pourrait offrir ! Quelle agilité nouvelle elle trouverait ! Quelle liberté elle inventerait pour ciseler jusqu’à la fin cette extraordinaire sonate, écrite par le maître au milieu de sa surdité totale ; et Sonia s’apprête à s’y plonger avec délices.

Mais Cécile ne donne que le premier mouvement, et quand elle revient s’en expliquer, elle trouve Sonia paralysée par l’émotion, tellement l’œuvre lui paraît inachevée sans l’arche immense du final qui s’appuie à la fois sur l’intime et sur le grandiose. Elle la console avec une pointe de gaieté un peu forcée :

« L’entracte risque d’être long, je te préviens ! Depuis que j’ai ce projet en tête, j’ai décidé que c’est avec le final de cet opus 111 que je me justifierai. Alors tu devras attendre !

- Tu es cruelle, tu me lances au loin, et puis tu me laisses seule !

- Et alors ? Je fais comme toi, ma belle, mais là, c’est pour te donner encore de raisons de m’aider. Je sais que tu connais la sonate par cœur d’un bout à l’autre, tu n’as qu’à la reconstituer dans ta tête ; veux-tu que je te laisse tranquille un moment ? Ou veux-tu l’entendre par quelqu’un d’autre ? »

Sonia réfléchit, et elle sourit malgré tout :

« Mais non, Cécile, tu as raison, je saurai bien attendre. Même si madame Mayer est d’accord sur tous les points, il faudra attendre plusieurs mois avant d’avoir un piano prototype. Il faudra que ce soit l’occasion d’une tournée extraordinaire ! Je m’en réjouis déjà, mais rien ne presse, et il me faudra au moins tout ce temps-là pour l’organiser. Et comme j’ai envie de cette tournée autant que toi, tu peux compter sur moi. Mais j’espère que tu ne vas pas arrêter de jouer en attendant cette nouvelle merveille ?

- N’aie pas peur, j’ai suffisamment d’œuvres à mon répertoire qui s’accommodent parfaitement avec les pianos actuels, et tu m’as préparé une bonne trentaine de concerts, c’est ça ?

- Oui, à peu près.

- Alors, qu’est-ce que tu proposes, pour m’aider ?

- Voilà. Je propose de faire la tournée des popotes, pour aller motiver les pianistes de haut niveau : les unes, les plus nombreuses, vers ton point de vue ; et les autres pour montrer qu’il existe encore beaucoup de pianistes aux fortes capacités physiques, quelques hommes, bien sûr, et aussi beaucoup de femmes, qui justifient de conserver les deux modèles. Et pour lancer l’affaire, il faudrait organiser une série de concerts où les deux types de pianos seraient présentés. Voilà une belle façon de faire briller une image de marque !

- Ça va dégénérer en concours !

- Pas forcément, il suffit que les programmes soient bien conçus. Et même si c’était le cas… enfin, Cécile, tu sais bien que tu es une interprète incomparable !

- C’est toi qui le dis, Sonia ; mais c’est un climat que je déteste, je voudrais éviter absolument d’en arriver là.

- Pourtant, pour justifier les frais que Gutendorfer va engager, il faudra au moins permettre des comparaisons. Mais il me vient une autre idée : bien que tu aies souvent joué en public sur des Steinroad, Gutendorfer te considère comme sa vedette préférée ; si c’est à Gutendorfer que tu t’adresses, ils vont être ravis, c’est toi qui lanceras le nouveau modèle ; mais si, à terme, toute leur production bascule, il restera quand même Steinroad, ce sont quand même de dignes concurrents…

- Oui, mais sans aucune sécurité, et pour combien de temps ?

- Bon. Gardons tout cela en tête, et nous verrons. Veux-tu me jouer quand même autre chose ?

- Oui, mais avec toi. Un petit quatre mains, veux-tu ? Pour te remettre en doigts, il y a si longtemps que tu ne joues pas.

- Écoute, je préfère chanter… J’ai envie de faire une page de Monteverdi, tu veux bien ?

- Ah ! oui, allons-y. De la musique de 750 ans d’âge ! J’en frémis d’émotion à t’accompagner ; allons-y. »

 

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[3] Loi selon laquelle, dans un litige, les allégations de bonne foi sur l’honneur sont suffisantes et recevables, ce qui allège énormément les dossiers, mais qui provoque l’affluence de ceux dont le traitement était resté en suspens. Il appartient dorénavant à la partie qui conteste la bonne foi de l’autre de prouver sur pièces la fausseté des arguments adverses. La sanction correspondant à un mensonge est désormais dissuasive.

 

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